mardi 4 novembre 2014

vendredi 3 octobre 2014

Questions de réception

Les messages ne sont jamais reçus par les destinataires espérés.

Tout message est une bouteille à la mer, soumise aux aléas, et qui dérive en vue d'un potentiel lecteur -- jamais le même, jamais celui auquel on s'attendrait.

mercredi 1 octobre 2014

L'espoir, un peu plus vieux que d'habitude

D'espoir et que vous en dirais ?
C'est un beau bailleur de paroles;
Il ne parle qu'en parabole
Dont un grand livre j'écrirais.

En le lisant je me rirais,
Tant aurait de choses frivoles.
D'espoir, et que vous en dirais ?
C'est un beau bailleur de paroles !

Par tout un an ne le lirais.
Ce ne sont que promesses folles
Dont il tient chacun jour écoles.
Telles études n'élirais
D'espoir, et que vous en dirais ?


Charles d'Orléans

samedi 27 septembre 2014

Réflexion, en passant

Il n'existe pas d'être capable d'aimer un autre être tel qu'il est. On demande des modifications, car on n'aime jamais qu'un fantôme. Ce qui est réel ne peut être désiré, car il est réel.  [...] Peut-être le comble de l'amour partagé consiste dans la fureur de se transformer l'un l'autre, de s'embellir l'un l'autre dans un acte qui devient comparable à un acte artiste.

Paul Valéry, Tel quel.

jeudi 25 septembre 2014

Variation sur un même thème

Des soupirs d'ange admiratifs qu'elle poussait, il ne reste rien, aujourd'hui. La cafetière est sur la table, et les deux tasses pleines à ras-bord. Le café est froid depuis longtemps, mais je laisse tout en place. Rien n'a bougé, rien n'a encore changé. Je me tiens au bord du précipice. L'eau en bas, où le ventre mort des poissons dessine des sourires, m'attendra.

Les seules choses sur lesquelles j'arrive à focaliser mes pensées sont des souvenirs. Cet après-midi d'été où je lui ai fait l'amour. Je sais pas ce qui nous a pris, ce soir-là. Il pleuvait, de ces pluies torrentielles d'été, qui vous purifient la terre. Cela faisait des jours qu'on étouffait. On s'était perdus dans les ruines... et la pluie venant...

On était rentrés, trempés, rieurs, au moins une heure après le groupe, et elle avait fait un scandale à la logeuse pour un rien. C'était comme un jeu, comme une scène de théâtre. Le prétexte ne voulait rien dire. Les plats étaient trop riches, mauvais pour sa ligne de danseuse, quelque chose comme ça... Et on avait pris le café... Depuis, le café, c'était devenu un rituel. C'était une vieille habitude, de le prendre rien qu'à deux et de se dire quelques mots. Même quand il ne restait plus que ça. On ne se disait rien - rien qui en vaille la peine. Mais je me berçais de sa voix, je m'enivrais de la voir.


Aujourd'hui, le café t'attend. Mais t'es pas revenue. Je comprends pas pourquoi tu viens pas.
J'ai marché dans les ruines. Je t'ai cherchée. Je t'ai attendue.

Et l'eau tremble, sous le ballet des méduses et des pieuvres. J'espère qu'elles m'enlaceront avec la même passion que celle que tu avais, quand tu me prenais dans tes bras.

Si tu passes, il y a du café, à la maison.

Le Théâtre des adieux

Sous les lumières des lampions de carnaval, ton sourire a quelque chose du faune.

Dans l'ivresse de la danse, j'ai cru pouvoir  te retenir. Je n'avais pas compris que l'amour durait, le temps d'un éclair — et puis la nuit ! — et qu'il fallait l'accepter tel qu'il était. Sur les reflets du pavé, tes jupons ont souri... et j'ai suivi ton ombre, bien des fois -- ton souvenir -- dans le labyrinthe des rues noires. Mon chapeau s'y constellait parfois de rosée.

N'aie crainte, pourtant : je t'ai réservé une place de choix dans les allées et venues de ma mémoire -- où tu erres toujours, en habit de veuve, pareille au jour où nous nous sommes rencontrées. Mes yeux parcourent, lentement, les sentiers du cimetière où tu aimais passer, et la tombe fraîche, devant moi, est comme une promesse que l'on a figée dans le marbre.  Je porte sur mon dos un lourd cube blanc et noir qui, sous un certain angle, ressemblerait à un dé. Je l'ai ainsi charrié, triste et absurde, à l'ombre des statues -- j'étais devenu l'esclave oublié des secondes chances et des paradis perdus. Je me suis échiné, comme j'ai pu, pour attendrir le génie des lieux... Mais en vain.

Un jour, peu après que tu sois partie, je suis tombé, par hasard, devant une vitrine d'antiquaire, où trônait un vieux pistolet. Je questionnai le commerçant, qui me compte qu'avec, s'était emporté la cervelle un pauvre fou du siècle passé. Je l'achetai avec mes dernières économies, et me convoquai moi-même pour un duel au pistolet...

Mais, relâche !  Je continue mon errance. Longtemps, sans même le savoir, tu en as été le phare. Mais cela ne doit plus durer. Il faut bien achever, alors... Je t'ai envoyé, douce, le velours et l'arme redoutée. Tu en feras assurément meilleur usage que moi.
Les balles ne peuvent rien contre les fantômes, et ne sont pas nécessaires pour faire saigner au Théâtre.

Adieu,

samedi 20 septembre 2014

Le Boulevard russe de ma mère


Gymnopédie
Dans mes premières années, j'aurais pu être prise pour une enfant sauvage, par qui ne me connaissait pas. Je passais mes journées dans le petit bois derrière la maison, mes jupons déchirés par les ronces, les genoux pleins de boue. Mes cheveux formaient une tignasse inextricable, et Dacha passait des heures, chaque soir — du moins cela me semblait des heures — à essayer de les discipliner un peu, les " rattraper ", comme elle disait. Le lendemain, je me roulais dans les feuilles mortes, je grimpais aux arbres... et il fallait recommencer. J'aimais cette vie, insouciante en diable, et j'aimais Dacha comme une mère.

C'était en réalité ma tante. Ma mère était loin, bien loin, à Paris, cette ville magique où se passent toutes les choses importantes. Elle y chantait — c'était une artiste, que l'on admirait partout... et moi, l'on m'avait donnée à ma tante, qui habitait une petite maison de campagne, parce que Paris était pour les enfants une chose triste — ou que les enfants étaient pour Paris une chose triste, je n'ai jamais bien compris. J'ai grandi comme ça, à l'écart. J'ai connu le chant des cigales avant d'entendre le ronflement des voitures. J'ai parlé aux coccinelles, aux oiseaux et aux hérissons avant d'échanger avec des enfants de mon âge. Je me dis aujourd'hui qu'il n'était pas étonnant que, sans tuteur, j'aie grandi en tous sens et un peu n'importe comment, comme un arbuste fou.  J'avais les meilleurs engrais pour pousser trop vite : le soleil et l'amour de Dacha. Le soir, après la torture du rattrapage, elle me lisait des histoires. L'une d'elles en particulier retint mon attention, à moi, la petite bête des bois. L'histoire parlait des nymphes, mélies et dryades, qui peuplaient prés et forêts — sortes de fées d'autrefois, douces et terribles à la fois, qui vivaient dans les racines des arbres. Je lui redemandais souvent cette histoire et il n'était de jour, dans mes errances, dans mes promenades, où je ne cherchais, au petit bois, les racines qui abritaient ces êtres fabuleux.

Or un jour, au début du mois de septembre, je trouvai, au pied d'un chêne, une racine sortie de terre. Elle avait été entamée, semble-t-il, par un coup de hache. Quelques arbres alentours avaient été tranchés, et le bûcheron du dimanche — le contremaître, sans doute — avait vraisemblablement essayé là son instrument, ou l'avait planté là juste un moment, par désœuvrement... De ce qui ressemblait à une blessure coulait de la sève, étrangement rougeâtre... J'eus un frisson. On avait tué une dryade.

Quand j'y repense, je me dis que j'aurais dû y voir un signe.

Aussitôt, je courrai, en pleurs, vers la maison, vers Dacha, pour tout lui dire de cette horrible découverte.
— Dacha ! Dacha !
— Cette enfant... Comme je te le disais. Toujours pleine de vie !
L'accent de Dacha, je le perçus tout de suite, était différent de d'habitude. Elle avait la voix calme et posée de quand elle parlait avec les gens de l'extérieur, mais il y avait aussi quelque chose en plus... une rugosité dans les "r" que je ne lui connaissais plus, et qu'elle devait, sans doute, à son interlocuteur — Dacha avait le mimétisme des accents et des intonations. Je m'arrêtai brusquement, inquiète. J'en oubliai même mes larmes et ma peine. Dacha vint vers moi.
— Tanya, ma chérie. Ta maman est venue te chercher. Tu vas repartir avec elle, tu vas aller vivre à Paris. Grande nouvelle, non ?
Les larmes au fond de ses yeux n'avaient pas l'air de trouver que c'était une grande nouvelle. J'eus un mouvement de recul, je me renfrognai. Pire même...
— Viens... viens dire bonjour à ta maman, viens voir comme elle est belle.
Je me récriai. Je n'avais pas envie ! Mais Dacha me tira par le bras et m'amena devant une grande dame que je ne connaissais pas. La grande dame de Paris. J'avais vu des photos, Dacha m'avait lu ses lettres... mais je ne l'avais, je crois, jamais vue.
— Bonjour, Tatiana.
On m'appelait toujours Tanya, ici.



Je partis quelques jours plus tard, dans un vieux bus qui suintait l'essence, puis par des trains et des rails encore. Je n'avais eu que quelques jours pour faire mes adieux aux arbres et aux dryades. Je dus m'installer dans une petite chambre d'un grand appartement qui donnait sur le boulevard Sébastopol. Dans cette haute maison grise, qui n'était même pas complètement à nous, dans cet appartement plein de bibelots très chers, embaumant les fleurs coupées qu'on offrait par brassées à la grande cantatrice, je ne pouvais rien faire. J'étais en prison. Parfois, je sortais dans un petit parc attenant, où les arbres aussi étaient en cage. Ils étaient petits, pleins de discipline. Ils mieux coiffés que moi. Je me fanais dans la grande maison, loin du soleil et de l'amour de Dacha. Dans la rue, les voitures piaffaient comme des animaux de passage.

Aujourd'hui, les racines des dryades se perdent dans les égouts.
Certains ont droit au Château de leur mère ; moi je n'ai eu droit qu'à un boulevard russe.
(Texte à contraintes multiples) 

samedi 30 août 2014

Aberrations

Chaque matin est une lueur que je me plais, doucement, à éviter. Non que je n'apprécie pas les promesses de l'aube — elles me laissent même songeuse lorsque, soumise à je ne sais quelle contrainte, travail ou rendez-vous, je suis amenée à les contempler. Mais on me laisserait libre, je perdrais toujours ma matinée dans un sommeil qui, d'inutile et de volé au jour, me semble toujours plus réparateur.

Un autre exemple du jeu des couvertures


Le tic-tac des horloges, on dirait des souris qui grignotent le temps.
Alphonse Allais
Tic-Tac.
C'est un bruit sec et triste de machinerie qui se lance, de machinerie qui s'égare.
Elle tourne, tourne : l'habitude des mécanismes - fragments d'hébétudes.
C'est comme un rêve, triste triste, lancinant.
Ça revient, toujours le même et pourtant, toujours différent.

Le jeune homme a fait sa vie. Il la voulait tranquille et sans remous. Alors il avait pris pour habitude, faiblard... de remonter, chaque jour, les pendules. C'était pas nécessaire, autant de soin était superflu. Mais les horlogeries fines, si exigeantes envers le monde, lui furent reconnaissantes de tant d'effort. Doucement, avec leurs saccades de bêtes méfiantes... elles s'apprivoisèrent.

J'ai mis de la musique, tiens. Il faut quelque chose d'électrique et d'un peu froid.
Comme le cœur des pendules.
Moins vous vous humanisez, plus elles vous aiment.
Tchouk tchouk.
C'est nécessaire, vous savez, pour vous raconter son histoire, au confident des pendules.

Il avait un cœur un peu différent des autres. Il aurait pas pu prendre ce rôle, s'il n'avait pas eu cette aptitude particulière, cette sensibilité différente. Il fallait bien qu'il soit quelque chose, pour être ainsi choisi des roues dentées et des aiguilles... L'horlogerie ne désigne pas à la légère. Il était droit, dans ses courbes. Il suivait les chemins qu'il s'était tracés, à l'aube de sa vie d'adulte, comme un train respecte son aiguillage. Il allait droit au but - flâner, c'était bon pour ceux qui pouvaient perdre leur temps. Lui, il avait mieux à faire. Il ne devait surtout pas le perdre, son temps. Il le remplissait au mieux, comme on noircit chaque mesure d'un papier à musique - d'un papier à mesure. Sa vie était un horizon sans horizon, une hirondelle réglée au biseau, un clavier trop tempéré.
Les pendules trouvaient ça sexy.

C'était grâce à elles qu'il répartissait si bien son temps. Et ce fut d'abord lui qui leur confia ses heures et destinées. Mises en confiance, définitivement... elles délièrent leurs rouages et lui parlèrent.

Il fut surpris, alors, de leur trouver des préoccupations si basses. L'une lui parlait de ses aiguilles, qu'elle trouvait un peu larges. Chaque jour, elle s'efforçait de les contenir, de rappeler en elle leur matière, et chaque jour, elles offraient à l’œil du passant leurs rondeurs et leurs arabesques. C'en était presqu'une honte pour elle - et pourtant, qu'est-ce qu'ils en avaient à foutre, les passants... !  L'autre, naïve, se trouvait trop Louis Philippe pour être belle, une autre encore, là-bas, étalait à qui voulait les voir ses modernités en pagaille, dans des débauches de couleur qui faisaient peut-être bien... - Lui dites pas, surtout - trop Régence, voyez-vous... Régence d'un autre temps, voilà tout.

Notre jeune homme, bien vite, se trouva déçu. C'étaient donc cela, les angoisses des pendules ? Et l'horloge baudelairienne, existait-elle... ?
Il ne comprenait pas, le naïf, que l'horloge baudelairienne et la pendule futile coexistaient souvent. Et qu'on ne commence les tristes confidences que par des faux problèmes, des histoires qui ne comptent pas vraiment. Les pendules peinent à accorder leur confiance, n'est-ce pas... ? Elles n'allaient pas révéler au premier choisi venu - quand bien même serait-il choisi - le secret des secondes qui passent...

Les secondes qui passent...
Les premières, déjà, sont des enfants perdus, dont on ne retrouve pas la trace.
Les secondes ont suivi, pressées, impérieuses. On en oublia les précédentes. Minute ! Les heures passèrent, masquant le souvenir, couronnant l'ennui d'une vague performance.
Mesurons l'excès, voulez-vous bien ?

Tic tac.
Si on étend le tic-tac dans le temps et qu'on le floute, on obtient le bruit d'une respiration.
C'est bête qu'il ait pas le pris de temps de s'en rendre compte.

Les horloges ne pouvaient que choisir quelqu'un qui ne saurait pas comprendre ce qu'il y a de brouillé en elles - ce qu'il y a d'humain dans leurs désespoirs. Elles ne pouvaient sélectionner qu'une locomotive - une bombe - humaine, qui voulait se régler sur le ballet bien réglé de leurs tempos. Personne pour les ralentir. Personne pour les faire taire.

Tic Tac.
Memento mori, bien sûr.
Et toutes les conneries dans le genre.


J'aurais pu, moi, vous insuffler quelque chose. Vous dérégler sans doute. Pour un temps.
Mais vous avez choisi.

À trop vouloir raisonner, votre humain préféré est devenu un machine à penser.
J'éteins ma musique électronique, et je passe à autre chose.

Tel est et tel sera toujours le confident des pendules.

mardi 12 août 2014

Deux pages

Le clown est grotesque — il est digne.
Sa veste sourit et brille au soleil...
Sous la poussière étalée
Comme un blanc maquillage qui s'empêtre
Dans les sourires de maladresse.

J'aimais d'amour le pauvre Pierrot de mes chansons d'enfant. Tombé — c'est tout ! — avec son air...
D'hydrocéphale asperge, comme dit le poète.
Je l'ai retrouvé, sensiblement, dans l’œil mélancolique du débile notoire, dans la gestuelle vacillante de l'ivrogne et du paresseux. Plus peut-être que dans la mise soignée et brillante du clown blanc.

Et puis, triste peut-être d'avoir été oublié, le non-Paillasse, le grand Monsieur blanc et digne, première victime et premier bourreau, m'a regardée de son grand œil noir...
Et moi... ? Bien sûr... Et lui ?

J'ai compris alors qu'ils étaient tous deux les avatars nouveaux de l'histrion sinistre, du blanc Pierrot. Ils en avaient pris, tour à tour les fonctions et l'apparence. Monsieur l'enfariné a revêtu son romantique vague-à-l'âme, son œil chagrin, sa blancheur de terre... L'autre se fait molester, comme lui autrefois, par la force des choses... Il est la victime de l'instant
— de toujours. Il souffre, et lui comme nous... ne peut s'empêcher de trouver ça drôle.

J'aimerais, comme l'Auguste-personne, pouvoir rire aux éclats de mes malheurs. Ne plus être cette silhouette droite et raide qui rationalise, l'air sérieux, sur les menus tracas de la vie. Ce personnage-là est aussi ridicule que l'autre - et je crois que s'il s'y attache tant, à le poursuivre et le contrôler, c'est qu'il l'aime au fond - c'est peut-être même qu'il l'envie.

L'Auguste a fait un art de la chute, une esthétique du ridicule. Il a pris la déchéance à bras-le-corps, et il a ri avec elle, en la regardant au fond des yeux. Qu'est la dignité du clown blanc, de Monsieur Monde, qui le sermonne... ?

Je n'aime que son silence, parfois, dans ce qu'il a de triste et de dépossédé.

Mais, silence... ! Auguste tombe.

samedi 9 août 2014

Archives de la boue


Dieu fait des images avec les nuages
La pluie fait des miroirs dans la boue.
(William Sheller)

J’ai été mise à nu. On m’a volé, au détour du chemin, mes habits et mes armures, et les oiseaux les ont emportés au loin – je ne leur en veux pas, je crois qu'ils étaient là pour ça.

J’ai froid, mais j’avance tout de même. J’ai une longue route devant moi. Parfois, une ombre familière me suit, sur le bas-côté. La nuit, elle grandit, et, doucement, du bout des doigts, m’effleure – me chatouille… mais elle prend peur et elle fuit lors de la traversée des autoroutes. Moi j’avance, malgré la crainte – lentement, sans doute, trop aux yeux de ceux qui jugent, pauvres oiseaux, et qui voudraient, sans surprise ni bataille, voler loin de tout, en ligne droite. Pas dans le même sens que les autres, peut-être – fuient-ils les lueurs du midi pour aller vers la lune ? – mais toujours sans oblique et sans spirale. C’est beau, pourtant, les spirales… Qu’importe, j’imagine : j’ai passé l’âge des explications.

Je continuerai, plus seule et plus fragile… Je suis un peu cassée par la force des choses, et par les coups de bec du destin. Sans doute n’ai-je jamais été aussi forte.
Je les aperçois, parfois, ces grands oiseaux, loin vers l’horizon. Ils sont partis sans moi, sans même un regret – m’ont plongée dans le dernier oubli, par nécessité. Ils ne savent pas, pourtant, que mon voyage a ses charmes aussi. Qu’il est juste différent.

Je ne suis rien pour eux car je suis un mélange.

Longtemps, comme eux, j’ai cherché le sens de ma vie dans les formes des nuages, dans des images trop fugaces, que je n’aurais jamais pu caresser de mes mains. C’est la rançon des enfants religieux qui croient, en toute bonne foi, que Dieu s’inquiète sincèrement pour eux. Ni Dieu ni les hommes, en vérité. La solitude seule peut vous aimer sans conditions.

Ceux qui sont partis n’étaient pourtant ni des dieux que je ne pouvais atteindre, ni des princes dont le mépris me perdra. Ce ne sont que de beaux oiseaux… Leurs plumes ont des couleurs qui jouent avec la lumière, mais leur œil ne vous regarde pas vraiment. Encore maintenant, j'espère parfois qu'ils se retournent, m'envoient un message – un seul – pour me dire qu'ils en sont désolés. J'attends un message qui ne viendra jamais.

J’avance toujours. Je n’ai pas besoin qu’on me sauve ou qu’on me protège – je suis, nue et blanche, mon propre chevalier. Oh, j’avoue : parfois, je m’enferme, me barricade un temps, dans une bulle toute de silence et d’orgueil blessé. Le monde est plus beau d’ici, c’est vrai – les oiseaux ne l’avaient-ils pas dit… ? – mais ce n'est pas le monde. Paradoxalement, j'ai découvert la fuite en avant seule, quand ils m’avaient promis une place dans leurs paradis artificiels. Je n’étais pas assez, j’étais trop… Ce n’est pas grave. J’ai songé à partir, à prendre mes fatalités à bras le corps, et à fouiller mon histoire. Je n’ai pas eu à le dire, la condamnation avait déjà été murmurée. Mon exil volontaire m’a été imposé, et je crains que l’on ne chante parfois, parmi les oiseaux, la geste tragique de ce qui fut ma trahison. De n’avoir pas été… ou d’avoir été trop…

Je ne sais plus. Il pleut, doucement, contre les parois.

Je suis devenue l’éternelle nomade et mon cœur aujourd’hui vagabonde. À qui ose me regarder en face, j’offre un sourire, beaucoup d’amour – don gratuit. Je n’attends plus rien des hommes ni des oiseaux.

J’ai trouvé mon histoire imprimée, par mes pas, dans les archives de la boue, et je sais qu’un jour, j’en ferai quelque chose de beau.

jeudi 31 juillet 2014

Courte note

Elle craignait toujours de paraître humiliée et malheureuse, et par un mauvais sentiment de fierté faussée, elle devenait combative et acerbe.

Blanche Maupas, Le Fusillé

mardi 22 juillet 2014

En réponse à (la première partie de) l'aphorisme 26 de Par delà Bien et Mal.


A un homme de la connaissance au sens élevé et exceptionnel, 


 Je vous écris, Monsieur, bien que les fréquentations vous pèsent – car je ne fais pas partie, hélas, de vos semblables. Vous l’avez cru, un temps ; peut-être même m’avez-vous aimée pour cela… et vous m’avez fait l’insigne honneur de me distinguer du tout-venant, que vous méprisez tant… Je suis au regret cependant de devoir décliner aujourd’hui vos invitations. Pour être honnête, et cela dit sans offense, je ne les désire plus. La tentation, pourtant, était grande. Toute ma vie, j’ai étouffé d’un sentiment étrange et malvenu – comme si une vitre épaisse me séparait des autres, et m’empêchait de les entendre et de leur parler… En ce sens, s’aventurer parmi la foule, en anthropologue – observer les hommes, en entomologiste, avait tout pour me séduire. Mais je comprends mal celui qui choisit d’étudier un sujet qu’il déteste tant – et je l’estime, par ailleurs, assez mauvais scientifique. Si l’amour pour un objet nous pousse, parfois, à le présenter comme embelli à ceux que nous voulons convaincre, c’est, il me semble, un moindre mal. Mais il y a quelque scrupule à avoir et quelque méfiance à entretenir, quand un lointain ressentiment colore vos observations. 

Pour ma part, je préfère habiter le monde pour y vivre, non pour observer. Vous me fréquentez depuis assez longtemps pour savoir que je suis loin de mépriser la connaissance – que je la cherche même avec ardeur, moi qui veux toujours comprendre… Mais la connaissance ici a trop valeur de certitude. Qui êtes-vous, Monsieur, pour vous estimer si au-dessus de la mêlée… ? Vous l’êtes, me dites-vous, c’est même avéré… Eh bien, la meilleure preuve de votre goût supérieur et de votre intelligence hors du commun ne serait-elle pas de ne point les proclamer aussi vulgairement… ? Je pense qu’il y a souvent de la bêtise dans le mépris généralisé. 

J’aime vos réflexions, Monsieur, quand elles enjoignent à s’armer contre le monde, si complexe et si hostile, et à s’y battre en plein jour. C’est ce que vous prônez, me dites-vous… ? Il y a pourtant dans l’expression de votre dégoût quelque blessure sournoise qui permet peu le véritable face à face. Vous évoluez masqué, devant cet autre qui ne vous mérite pas – cet autre qui ne doit pas vous atteindre car, alors, que ferait-il… ? Demandons-nous, en effet : que ferait-il… ? – et vous vous permettriez, en plus, de le juger… ? Si lui n’a point de droits sur vous, pourquoi vous en octroyer à son encontre… ? De quel droit avancez-vous dissimulé, derrière les apparences et les bonnes intentions, si votre cœur déborde de ce dégoût, que vous décrivez si bien... ?

A vous lire, Monsieur, j’ai été frappée d’une intuition profonde : il y a plus de goût à rechercher ce qui est beau – ce qui pourrait être " sauvé ", peut-être – dans un réel triste et grisâtre qu’à en déplorer l’éternelle et triste déception. Le dégoût et l’écœurement qui vous prennent, devant la règle « homme », est peut-être même ce qui vous fait plus homme parmi les autres. J'ai éprouvé une grande tristesse, aussi...  Je vous aime bien, je crois même que de loin, longtemps, je vous ai admiré. Mais souffrez, Monsieur, que je vive parmi la foule par choix et par goût – que je les observe, souvent, pour essayer de mieux les comprendre, et par là-même, de mieux les aimer. Jamais je n’oserai prétendre être leur exception – ou si je le suis, par hasard, ce n'est pas plus que les autres, c'est seulement à ma façon. Vous m’accuseriez de naïveté à prétendre qu’il y  même de l’exception en tout le monde, au moins en puissance ; je ne suis pourtant pas loin de le penser.

Mais à quoi bon ? Votre dégoût fait-il vraiment de vous un homme d'exception... ? Allez, si cela peut vous faire plaisir, vous baigner dans la fange du monde. J’espère que vous ouvrirez les yeux un jour et que vous verrez que ce n’est qu’un peu de boue. 

Avec mon plus profond respect, 


Une amie d'autrefois.

vendredi 18 juillet 2014

Les citations découpées : Ludine ou le silence.

Quelquefois elle revenait de Monaco vers minuit en voiture, par la route, à cette heure élyséenne, avec l'ami Hardy. Grande se faisait la liberté de la causerie, car ils n'étaient pas amants. Et cependant, toujours en ces libres propos se glissait une sorte de réserve, le piquant de la causerie. Certaines phrases se suspendaient à leurs lèvres, et ainsi elles s'approfondissaient en eux, et les silences de quelques secondes qui suivaient s'accordaient avec les voilements perméables des choses autour d'eux, pour les pénétrer d'une intimité. Comme ils riaient de bon coeur, sans vulgarité, en leurs récits moqueurs de la journée, en leurs définitions sanglantes de tel imbécile, de tel arrogant, de tel coup du sort !... Eux allaient à Monaco, bien plus pour voir, s'amuser des autres, que pour le jeu même ; eux ne se passionnaient, ne s'emballaient pas. Ils se rencontraient, comme s'ils s'étaient donnés le mot, sur ce terrain de neutralité où demeurent les gens d'esprit. Aussi, leurs retours à cette heure nocturne étaient quelque dépouillement des individus, des événements. Ils creusaient les dessous, cela toujours à la française et sans apparence philosophique, sans grands mots alourdissants. Avec cet homme point entreprenant elle se sentait, se mettait à l'aise. Ce qu'elle voulait de lui, elle ne le savait pas ; sans doute elle ne voulait rien. En ce va-et-vient de leurs langues traçant, précisant le chemin parcouru, elle se plaisait ; elle ne songeait à rien d'autre, en cette revue ironique du passé, qu'à jouir de la minute présente. Et ces rares heures, où l'on ne pense à ce qui fut que pour en rire, où l'on ne prévoit pas le lendemain, ne sont-elles pas la félicité même? Plongée au fond de la voiture découverte, elle était matériellement très écartée de Hardy, et ses yeux, tandis qu'elle causait, se promenaient sur les feuilles spectrales des oliviers. Brusquement il lui arrivait d'interrompre son compagnon, de lui serrer le bras, en lui avouant une impression de terreur. Les oliviers avec leur teinte d'un blanc indéterminé, leur petit bruit froissé, leur tremblement continu, lui faisaient peur. Mais ce bras pris à Hardy, bien vite elle le quittait et comme avec un pardon demandé de cette sensation stupide. Et recommençaient plus vivement les rires, les implacables aperçus sur la vie. De cette préoccupation, elle détestait de parler. Rien ne l'eût blessée comme de la supposer susceptible de telles idées. Elle les refoulait en elle. Aussi grandissaient-elles enracinées, fixes, à son insu.

Cet homme ne lui demandait rien. Il semblait content de causer avec elle de tout. Il était désintéressé lui, sincère, spirituel... Mais elle s'imaginait, du même coup, qu'elle ne pouvait l'avoir à elle, vivre avec lui. Ça rentrerait dans le commun, alors. Elle serait sa maîtresse, ce qui ne serait plus drôle. Non, sa valeur, son originalité, à lui, consistaient en ce qu'il parût l'aimer en vrai ami, pour lui causer tout franchement... Et l'attitude presque garçonnière de Ludine avec lui déterminait leurs rapports à ne point varier de cette ligne spéciale. Ce qu'on remarquait très bien entre eux, c'étaient leurs manières froides ; on aurait parfois cru qu'ils se détestaient même. Et dans cette toute extérieure gouaillerie se nouait leur attraction réciproque. Dans leur contenance, ils résistaient avec autant de naturel contre un rapprochement qu'ils s'entendaient en réalité l'un et l'autre.

Francis Poictevin, Ludine, 1883.

vendredi 27 juin 2014

Les deux visages de Garance


Elle est belle, sûre d'elle et de son pouvoir de séduction. Elle avance, droite et fière, dans la vie, forte de tous ses combats, armée de son seul sourire - il dit tout, son sourire. On l'aime, on ne fait que ça. Garance est belle et elle est libre. A sa lumière, nombreux sont les hommes à s'être brûlés - qu'importe, ils reviennent. Elle s'éblouirait elle-même de sa lumière.
Quand j'ai vu Les Enfants du paradis, j'ai rêvé d'être cette Garance-là. J'ai même cru parfois y parvenir. Aveuglement : Garance, c'est une autre, c'est celle qui marche en plein jour, celle qui aime sans attaches. Je ne suis que l'ombre de Garance. Celle qui laisse derrière elle champs de ruines et cœurs brisés. Celle dont les rouages lentement se brisent dans le silence et les regrets. 
L'ombre de Garance est libre aussi, après tout. Elle ne peut plus se faire aimer.

samedi 7 juin 2014

Raoul va manger des frites – Observations.

Je suis allée manger dehors – profiter du soleil, prendre l'air, et autres expressions consacrées. C'est là que je l'ai vu. Noir, lustré, comme un animal de concours – de grosses lettres savamment typographiées annonçant la couleur. C'est un bel objet, pur produit du culte des images. Devant, quelques hipsters dernier cri attendent tranquillement. C'est un tableau typiquement parisien et pourtant, l'odeur – friture et viande grillée – m'est familière... Je m'approche. L'ardoise est incitatrice, alors j'avance encore. La jeune femme au service me salue, aimable, désinvolte. Plaisante avec ses collègues, comme en une mise en scène parfaitement étudiée – et jouée avec le plus grand réalisme possible. Elle note la commande d'un geste sûr, en tapotant sur une tablette, intimement déconcentrée. Sa voix porte. Elle demande mon nom, qu'elle répète. Drôle de familiarité... La mode veut que l'on tutoie les passants venus prendre leur café ou leur repas, et qu'on inscrive leur nom sur leur commande. J'ai jamais bien su si c'était un moyen mnémotechnique réputé plus efficace (des études très sérieuses l'ont démontré !) ou une stratégie – une comédie – commerciale. Réchauffer les cœurs transis d'un monde anonyme, fait d'hyperliens ténus et de "Salut, ça va ?" affadis. Bonne ou mauvaise intention, on s'en fiche. C'est étrange, c'est tout. La jeune femme le fait d'ailleurs avec assez d'allant pour que cela paraisse normal – certains rendent cela si forcé que cela crée immanquablement le malaise... Elle prend la commande, donc, et j'oscille, j'hésite pour me déplacer doucement sur le côté. 

Paris se peuple désormais de foodtrucks, ces restaurants beaux comme des camions, dont les rues sont les couloirs, et qui se déplacent au gré des mouvements de foule. La clientèle est plutôt jeune, bohème, archétype du genre : elle aime manger rapide mais sain, et voudrait donner un peu de sens au monde comme il lui vient. La serveuse appelle des clients avant moi – valse des prénoms peu usités. Les viandes sont servies dans de petites barquettes jolies comme tout, avec une pincette en bois. C'est alternatif en diable, et plutôt pratique d'utilisation. Les plats défilent, et j'ai le sentiment étrange de voir quelque chose d'à la fois connu et contre-nature, comme une ancienne image qu'on aurait retouchée pour la mettre au goût du jour. C'est mon tour. Je prend ma barquette et m'installe à deux pas.

Les frites sont brunies dans l'huile, fondantes. Je me suis surprise à repenser à celles que fait mon père... Et là, ça devient évident. Le camion, les odeurs, le goût même – la sensation de gras qui fond dans la bouche... ça me rappelle les fois où, dans le Nord, quand j'étais plus jeune, on allait à la baraque à frites. C'était une sensation bizarre, un rituel – une envie, même – que je ne m'expliquais pas très bien. A chaque fois, pourtant, je me souviens que je ne me régalais pas tant que ça. Je crois même que j'ai jamais fini une de ces fichues barquettes – que l'on remplissait tellement au-dessus du raisonnable que prendre une petite, moyenne ou grande portion n'avait de toute façon aucun sens. Les baraques se fichent des notions de grandeur et de proportion : elles sont bien au-dessus de ça. Malgré cela, picorer quelques frites (dans leur barquette en carton, en s'empêtrant dans l'emballage de papier blanc parfumé d'huile) avait quelque chose de doux et réconfortant, que je revenais chercher, et dont j'ai un souvenir attendri aujourd'hui. Ici, la barquette est en bois, emballée de papier kraft.  La même chose, pas le même visage.

Et me voilà, dans ma petite robe à motifs, mes chaussures à boucles et ces lunettes que je n'aurais pu acheter qu'à la capitale, sur l'esplanade de la bibliothèque, au soleil, comme tous les autres... J'ai l'impression d'abord d'une posture un peu factice, d'une imposture inconsciente – mascarade, mais sans même le faire exprès... Et dans le retour du même, avec ses souvenirs associés, ses images ancrées et ses sensations diffuses, s'est glissé quelque chose d'étranger. Les gens qui vont à la baraque à frites, dans le Nord, sont bien différents de ceux que je vois attendre là... 

Le camion me sourit alors, tout de même sympathique sous ses fards. Il y a peut-être de quoi rire là-dedans... Les nouvelles tendances, les modes à venir ressemblent à des souvenirs d'enfance – de ceux que tu ne racontes qu'après quelques verres de trop. Et les jeunes qui font la queue pour leur barquette de frites semblent, eux aussi, vieux comme le monde.

samedi 24 mai 2014

1839

Il faut bien se résigner aux habitudes nouvelles, à l’invasion de la démocratie littéraire comme à l’avènement de toutes les autres démocraties. Peu importe que cela semble plus criant en littérature. Ce sera de moins en moins un trait distinctif que d’écrire et de faire imprimer. Avec nos mœurs électorales, industrielles, tout le monde, une fois au moins dans sa vie, aura eu sa page, son discours, son prospectus, son toast, sera auteur. De là à faire un feuilleton, il n’y a qu’un pas.

Sainte-Beuve, La Littérature industrielle

jeudi 15 mai 2014

Divagations sous la lune

Essayer d'écrire sous influence est une étrange transition - tentation de vouloir dire - écrire écrire - sans jamais particulièrement être semblable. L'étranger devient habitude, les sauts de pensées se multiplient - et à quoi diable le sens, puisque plus rien ne veut rien dire ?
Les écrans noirs se multiplient - pas d'inquiétude, c'est une métaphore - et dans le vertige des possibles j'aimerais trouver un chemin. Voilà, par là, sans que ça dépasse - drôle de monde - et avancer main après main, pas dans l'ombre... Traverser les passages en dualité, - vaste et belle récompense - en triste et discrète décompensation.
Je me suis créé un personnage un jour.
Je crois que je le suis devenu.

La phrase n'a aucun sens, mais elle a un sens tout de même.
Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire.
Mon coeur se morcelle comme un livre d'avoir été trop lu. Sans savoir, on manipule. Maladresses apprises, volontaires désinvoltures. Et puis cela craque - mais c'est déjà trop tard.
C'est pas grave, j'en veux à personne.
Mais c'est bien à moi de recoller les morceaux.
Deux par deux, parce que la société l'a décidé ainsi. Ça pourrait être trois, quatre - je le faisais pas en cachette, n'est-ce pas - mais ça ne passe pas. Tant pis, quitte à forcer le passage.


Un goût d'anis en bouche, qui te fait dire que l'amertume a laissé place à autre chose. L'eau reflète ce que j'ai toujours été. Le problème est que je n'ai jamais su lire dans le reflet des miroirs.

vendredi 2 mai 2014

La Charité des avant-gardes



La radio est souffreteuse. Dans un coin de la cave, l'antenne dressée, elle crachote des accents qu'elle ne comprend pas bien. C'est de la mandoline ou de la guitare, elle n'arrive même pas à le dire… et retranscrit les sons comme on annone une langue étrangère.
Un homme se tient seul, voûté sur son bureau, de l'autre côté de la pièce. Il a gardé son manteau sur les épaules, car il fait froid et humide alentours. Un chapeau noir enfoncé sur le crâne,il a l'air d'un épouvantail qu'on tente de faire sécher là. La pièce autour est trop étrange pour être rassurante : on dirait l'antre d'un terroriste ou d'un fou.
C'est que ce Monsieur est les deux à la fois. Il fait partie des dernières mouvances esthétiques pas encore à la mode, et il a bien vocation à se sacrifier pour l'avancée de l'art. Il est un de ces ouvriers de l'ombre, que l'on voit à peine et que l'on entend moins encore – de ceux dont on oublie, avec le temps, jusqu'à l'existence, mais qui tapissent de leur corps le vaste chantier de l’œuvre humaine. Il en sont les artisans, ils en sont la matière. Monsieur est donc artisan – artiste, peut-être, mais il n'espère déjà plus obtenir cette consécration-là de son vivant . Tâcheron de l'absurde, il reste assis là, le borsalino vissé sur la tête, un cigare au bec, à peaufiner ses distiques. Autour de lui, les menus objets d'une vie misérable, accumulés en bouquet de feuilles mortes. Des tickets de tramway tapissent le sol, comme des plumes tombées à la mue ; des livres se gondolent de rire d'avoir été laissés entrouverts, et un vieux fauteuil pleure lentement sa garniture, sans qu'on se soucie de lui plus que ça. Et puis des papiers, des papiers,  n'en plus finir… ! Des notes, des espoirs, des potentialités que le poète a amoncelés, et qui s'effondrent au moindre soupir ou au premier prétexte venu – les textes de race sont des créatures capricieuses.
Et l'homme s'affaire, dans un brouhaha tel qu'il est un silence. Qu'importe le monde dehors, qu'importe la vie qui se fait sans lui. Il est poète, Monsieur ! Et même si cela fait bien longtemps que son armée à lui n'a plus les moyens d'entretenir une tour d'ivoire, ce n'est pas grave : lui et ses semblables se terrent à présent au fond des caves, des entresols ou dans les chambres mansardées. Il y fait froid, on y meurt jeune, mais rien n'y fait… ils sont de plus en plus nombreux. Le gouvernement a beau faire, il peut les poursuivre, les enfermer, leur interdire… les avant-gardes renaissent toujours, plus hargneuses, plus violentes encore. Le poète a entendu parler d'un héros à leur cause qui s'est précipité dehors, en plein jour, en déclamant un texte qu'il avait décrété beau. Il s'en était même sorti, de peu. La ruse était pourtant fort simple, et tenait en si peu de choses… Un chapeau à ses pieds, pour quêter sa pitance. Les gendarmes avaient bien dû le laisser faire, le surveillant simplement du coin de l’œil… que pouvaient-ils dire ? Ce n'était pas un acte de poésie gratuit, ce n'était pas illégal… Depuis, le poète rêve d'une action plus éclatante, plus sublime encore. Il tentera le tout pour le tour, avec audace. Une bouteille à la mer, des poésies laissées au hasard de la rue, ou du terrorisme plus direct encore ! Et s'il perd tout, ce n'est que chose due. Qu'avait-il à perdre, de toute façon… ?
Fort de son obsession, il s'était créé une œuvre, qui serait sa vie. Tout le reste, il l'a écarté, d'un geste : cela menaçait sa cause. De ses parents, aucune nouvelle. Il avait quitté la jeune modiste qui l'aimait assez brutalement pour qu'elle ne cherche pas à le retrouver… il oubliait ses amis – distractions inutiles qui l'empêchaient d'écrire – d'écrire assez vite avant de se faire prendre…
Cette arrestation qui mettrait un terme à sa vie de poète, il y a songé à maintes reprises. Se voir, en imagination, farci de tous les principes à la mode, se trouver forcé d'être enfin utile – créateur de richesses… matériellement, s'entend… et y perdre son âme, sans rédemption possible… Le poète sait qu'il n'y échappera pas, alors… autant soigner son départ. Sans doute aurait-il aimé partir comme l'ont fait ses prédécesseurs. Sa génération n'était pas la première à s'être sacrifiée pour le bien de l'art, et nombreux sont ceux qui, avant lui, ont tout donné pour leur œuvre avant de mourir, inachevés eux-mêmes, à vingt-deux, vingt-quatre ou vingt-sept ans… les poètes les célèbrent comme des héros victorieux, pour la générosité de leur sacrifice. En voilà qui n'avaient point peur de tout donner pour autrui ! Mais s'éteindre doucement d'un nénuphar dans la gorge ou dans le cœur était un luxe qu'on ne pouvait plus se permettre aujourd'hui. De plus, qui en aurait été encore interpellé… ? Des temps plus violents nécessitaient des mises en scène plus abruptes, des actions plus directes. Le poète le savait : il ne ferait rien mieux qu'éclairer le monde de son travail, et après avoir entendu son chef d’œuvre, qu'il avait mis des semaines – des mois – à travailler, l'on ne pourrait plus souffrir la médiocrité. Il aura attaqué son pan de forteresse, fragilisé ce qu'il pouvait… les suivants continueraient.
C'est en songeant à ce héros en devenir qu'il est qu'il met la dernière main à son poème – celui-ci est élégiaque et sublime. Tout est terminé ; le poète a rempli son devoir. Il relit, d'un œil qui pense déjà à autre chose et, le texte en main, il se lève. Ôte son chapeau – présent de la belle modiste – y dépose une baiser et le laisse sur la commode qui tangue… La pièce triste a un pauvre sourire d'au revoir.

Le soir, on aura lu dans les journaux : Un déséquilibré, pour avoir lu de la mauvaise poésie sur le pont des arts, est tombé à l'eau.

jeudi 10 avril 2014

L’Appartement (Mats Ek, 31 mars 2012)


Je me suis enfermée toute seule dans un Appartement. Les limites en sont mal définies et les coulisses ouvrent sur mes couloirs imaginaires. La télévision en est le seul ornement, et elle clignote, en permanence, contre mon cœur mal éteint. Longtemps, j’ai été seule. J’aurais pu crier à mes affiches, à mes livres, à mes écrans noirs cette même chose qu’il avait crié, dans son désespoir, face aux images – toujours muettes – que l’on nous faisait deviner, à nous, spectateurs : Mais pourquoi tu ne me réponds jamais… ?!
Mats Ek nous donnait à voir l’être humain dans son aliénation la plus complète, dans ce qu’il avait de plus pesant, de plus mesquin, de plus honteux. Son regard, pourtant, était aussi tendre que cruel. Peut-être était-ce parce qu’il y avait de quoi – une infime part… pour tout racheter, jusque dans la laideur d’un quotidien – toujours le même. Les hontes de la dame au bidet, les bébés cachés dans la cuisinière ont presque des airs d’habitude – c’était peut-être ce qui les rendait si terribles.
Je me souviens, souvent, d’une scène, d’un geste de ce ballet-là. Ce n’est sans doute pas le plus « beau » au sens le plus académique du terme. Mais c’est à la fois le plus étrange et le plus familier. Je le vois ressurgir dans nos incompréhensions, nos douleurs, nos maladresses. Il transparaît, insidieusement, dans toute la souffrance inconsciente de nos étreintes. Quand les mots roulent, grinçants, au fond de la gorge, et qu’on les avale avec difficulté, je vois les pas heurtés, les trébuchements, les gestes qui s’exaspèrent. Je le ressens aussi dans nos moments de grâce. C’est alors si soudain, si fugitif, que le souvenir en ressurgit presqu’absent, comme ces arabesques suspendues – parenthèse accordée du réel.
Il y a chez moi une vieille gazinière où j’ai laissé reposer tous les non-dits, toutes les gênes, toutes les trahisons de mes amours passées. Personne ne s’en était jamais inquiété. J’en conviens, la chute en était moins bonne : il n’y avait plus la douce ironie de cet amour-conflit qui se noue, se dénoue, dans cette complicité aveugle – sincère mais aveugle – et qui se morcèle devant l’impensable. Non, c’était beaucoup plus simple que cela. Ma vie s’est tranquillement disloquée – joliment, même, avec ce même déséquilibre dansé, entre mélodie et cris sans suite.
J’en ai invité, des gens, dans cet appartement. Mais je ne suis pas sûre qu’ils soient vraiment venus. Je ne crois pas qu’ils aient su voir la beauté du rideau rouge-or de Garnier dans l’arrière-plan. Je ne peux pas leur en vouloir : la vieille gazinière fumait trop, on ne voyait pas grand-chose. Puis ce n’était pas habituel, pas académique – comment voir alors que c’était parfait… dans son genre ?
Eux non plus, ils ne répondaient jamais.
Et puis, le temps a passé. Chaque histoire a pu laisser sa trace dans mon souvenir, et j’en ai déroulé le fil, patiemment – travaux, port du casque obligatoire – avec de vagues empreintes où poser ma vie future. J’ai rangé un peu, j’ai passé l’aspirateur. J’ai retrouvé – par hasard – les clés de l’appartement.
Et puis on a frappé à la porte.


vendredi 24 janvier 2014

Etude d'un personnage existant : Raoul de Vallonges


Café Weber, minuit. Raoul est devant un verre de cognac, le crayon en main, et il écrit. Il a choisi des feuilles épaisses, un papier cher où l'on aperçoit les lignes de tissages - comme un grand drap pour y allonger ses idées. Il soigne ses titres, ses transitions, et trace d’un trait fin de longues lignes, canevas d’un futur chef d’œuvre. C'est un homme appliqué. Il y a quelque chose de presque méthodique dans ses gestes, et c'est comme s'il s'observait lui-même, dans l'eau trouble d'un vaste miroir ... Oh, il écrit, sans doute, mais ...

 Tiens, tu travailles ?

Le jeune homme lève la tête, et reconnaît un ami - une connaissance, un pair. Il s'appelle Gérard, Jean, René ou Blaise. Qu'importe, au fond, ce sont tous les mêmes ... Des répliques de caractères, poupées imbriquées dans leurs contradictions : l'un ne mange que des œufs (régimes bizarres imposés par les médecins ...), l'autre ne fait que lire des livres, et on ne sait pas s'ils font la différence de l'un à l'autre. Ils s'apprécient, tous, parce qu'ils savent dire les choses sur une même tonalité - et que même leurs dissonances ont maintenant valeur d'habitude. Ces amis-là, ils commencent à aimer la tranquillité, se surprennent à rêver de mariage alors qu'approche la trentaine. Ça finit en petites vies bien rangées dans les placards, avec des chemises et des sourires bien repassés. Vallonges aussi se surprend parfois à y songer, et puis il y a ...

 J'écris, répond-t-il ... 

Et la phrase grince un peu d'être privé de titre et de complément. 

 Je peux voir ?

Raoul hausse les épaules, et présente le manuscrit. Tandis que Gérard, Jean, René ou Blaise le parcourt des yeux, il songe ... Il a connu des femmes
beaucoup de femmes, et presque autant de désillusions. En s'égarant dans un bouge, aux premières heures de sa jeunesse amoureuse, il a compris que l'amour n'était rien que le frottement de deux corps, la caresse de quatre lèvres ne me regardez pas comme ça, c'est lui qui le dit. Il a cherché, cependant, autre chose. Il a même voulu se fiancer. Mais les passions d'un homme effraient peut-être, en ces temps sans chimères. Il a écrit un Épithalame pour un mariage manqué - tout à fait manqué. Florence en a épousé un autre, et elle en a déjà deux enfants. Il croise parfois, avec rage, sa silhouette déformée et son air fade ... Il a eu des amours d'adultère, des amours pour des presque mortes. Tout un cortège de malades, de futiles, de femmes tout en transparence. De quoi vous peupler un chemin vers les Enfers. Il est tombé malade, s'est rangé un peu.

Puis il connut une relation simple, faite d'habitude et de compromis, avec une femme mariée. C'était quelque chose d'assumé, sans idéal : une petite routine agréable que l'on se construisait à deux, et le risque
si mince au fond de la surprise, de la trahison donnaient quelque chose de charmant à ce qui eût été tué par l'ennui. Mais les choses ne sont jamais simples, et Raoul rencontra Aimienne. Elle avait quatorze ans. Il la trouva dans la rue, un soir, grelottante l'excitation d'une première nuit de fugue. C'était une adolescente, longue et fine, mais ses longs cheveux étaient ceux d'une enfant. Il l'hébergea deux jours - Gérard, Jean et Cie raillèrent l'excès de délicatesse qui retint sa main. Peut-être eurent-ils raison, car elle partit. Depuis, il garde comme un regret, mais va-t-on retrouver une gamine de quatorze ans, à l'esprit encore en friche, et qui lit des romans d'aventure, quand on est un homme comme lui... ?

Raoul a été laissé dans ce vague suspens. Grand, un peu voûté, il semble lui-même avoir pris, à force de se pencher sur son reflet, la forme d'un point d'interrogation. Il cherche, à présent, à retrouver celles que les romans lui ont ravi, à finir l'histoire : comment peut-on être condamné à demeurer, pour une vie entière, dans la parenthèse ... ?

Dis donc, c'est pas clair, ton truc.

Raoul a un sursaut. Il reprend les feuillets, sans émotion.

Tu permets ? J'ai pas fini.

 Non, mais ça veut dire quoi ?

Le jeune homme haussa les épaules, avec un vague sourire.
 
Pas la moindre idée.

L'autre lève les yeux au ciel. Il lance un rendez-vous futur, quelques railleries (il a tellement raison), et puis il s'éclipse,
« parce qu'il faut bien te laisser travailler quand même ». Raoul se retrouve seul, dans le café qui se vide. Il reprend son crayon, et trace des mots, sans suite, au fil de la pensée. Ce sont des impressions en vrac, des guirlandes d'idées vagues ... C'est peut-être le lieu qui veut ça. Vallonges n'aime pas cette pièce aveugle qui vous pousse à cracher ce qui dort au fond de vous bêtise ou révélation ; presque toujours bêtise et pourtant il y retourne, plusieurs fois par semaine, avec une ardeur qui tient de l’obsession. Il croit que c’est là qu’il esquissera son premier chef d’œuvre. Seulement … Les lignes qu’il trace, fiévreusement, ne valent rien et finiront oubliées dans un tiroir. Un jour il les brûlera sans doute, en holocauste pour son destin figé.

Impression soleil couchant. 


(mars 2012)