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samedi 20 septembre 2014

Le Boulevard russe de ma mère


Gymnopédie
Dans mes premières années, j'aurais pu être prise pour une enfant sauvage, par qui ne me connaissait pas. Je passais mes journées dans le petit bois derrière la maison, mes jupons déchirés par les ronces, les genoux pleins de boue. Mes cheveux formaient une tignasse inextricable, et Dacha passait des heures, chaque soir — du moins cela me semblait des heures — à essayer de les discipliner un peu, les " rattraper ", comme elle disait. Le lendemain, je me roulais dans les feuilles mortes, je grimpais aux arbres... et il fallait recommencer. J'aimais cette vie, insouciante en diable, et j'aimais Dacha comme une mère.

C'était en réalité ma tante. Ma mère était loin, bien loin, à Paris, cette ville magique où se passent toutes les choses importantes. Elle y chantait — c'était une artiste, que l'on admirait partout... et moi, l'on m'avait donnée à ma tante, qui habitait une petite maison de campagne, parce que Paris était pour les enfants une chose triste — ou que les enfants étaient pour Paris une chose triste, je n'ai jamais bien compris. J'ai grandi comme ça, à l'écart. J'ai connu le chant des cigales avant d'entendre le ronflement des voitures. J'ai parlé aux coccinelles, aux oiseaux et aux hérissons avant d'échanger avec des enfants de mon âge. Je me dis aujourd'hui qu'il n'était pas étonnant que, sans tuteur, j'aie grandi en tous sens et un peu n'importe comment, comme un arbuste fou.  J'avais les meilleurs engrais pour pousser trop vite : le soleil et l'amour de Dacha. Le soir, après la torture du rattrapage, elle me lisait des histoires. L'une d'elles en particulier retint mon attention, à moi, la petite bête des bois. L'histoire parlait des nymphes, mélies et dryades, qui peuplaient prés et forêts — sortes de fées d'autrefois, douces et terribles à la fois, qui vivaient dans les racines des arbres. Je lui redemandais souvent cette histoire et il n'était de jour, dans mes errances, dans mes promenades, où je ne cherchais, au petit bois, les racines qui abritaient ces êtres fabuleux.

Or un jour, au début du mois de septembre, je trouvai, au pied d'un chêne, une racine sortie de terre. Elle avait été entamée, semble-t-il, par un coup de hache. Quelques arbres alentours avaient été tranchés, et le bûcheron du dimanche — le contremaître, sans doute — avait vraisemblablement essayé là son instrument, ou l'avait planté là juste un moment, par désœuvrement... De ce qui ressemblait à une blessure coulait de la sève, étrangement rougeâtre... J'eus un frisson. On avait tué une dryade.

Quand j'y repense, je me dis que j'aurais dû y voir un signe.

Aussitôt, je courrai, en pleurs, vers la maison, vers Dacha, pour tout lui dire de cette horrible découverte.
— Dacha ! Dacha !
— Cette enfant... Comme je te le disais. Toujours pleine de vie !
L'accent de Dacha, je le perçus tout de suite, était différent de d'habitude. Elle avait la voix calme et posée de quand elle parlait avec les gens de l'extérieur, mais il y avait aussi quelque chose en plus... une rugosité dans les "r" que je ne lui connaissais plus, et qu'elle devait, sans doute, à son interlocuteur — Dacha avait le mimétisme des accents et des intonations. Je m'arrêtai brusquement, inquiète. J'en oubliai même mes larmes et ma peine. Dacha vint vers moi.
— Tanya, ma chérie. Ta maman est venue te chercher. Tu vas repartir avec elle, tu vas aller vivre à Paris. Grande nouvelle, non ?
Les larmes au fond de ses yeux n'avaient pas l'air de trouver que c'était une grande nouvelle. J'eus un mouvement de recul, je me renfrognai. Pire même...
— Viens... viens dire bonjour à ta maman, viens voir comme elle est belle.
Je me récriai. Je n'avais pas envie ! Mais Dacha me tira par le bras et m'amena devant une grande dame que je ne connaissais pas. La grande dame de Paris. J'avais vu des photos, Dacha m'avait lu ses lettres... mais je ne l'avais, je crois, jamais vue.
— Bonjour, Tatiana.
On m'appelait toujours Tanya, ici.



Je partis quelques jours plus tard, dans un vieux bus qui suintait l'essence, puis par des trains et des rails encore. Je n'avais eu que quelques jours pour faire mes adieux aux arbres et aux dryades. Je dus m'installer dans une petite chambre d'un grand appartement qui donnait sur le boulevard Sébastopol. Dans cette haute maison grise, qui n'était même pas complètement à nous, dans cet appartement plein de bibelots très chers, embaumant les fleurs coupées qu'on offrait par brassées à la grande cantatrice, je ne pouvais rien faire. J'étais en prison. Parfois, je sortais dans un petit parc attenant, où les arbres aussi étaient en cage. Ils étaient petits, pleins de discipline. Ils mieux coiffés que moi. Je me fanais dans la grande maison, loin du soleil et de l'amour de Dacha. Dans la rue, les voitures piaffaient comme des animaux de passage.

Aujourd'hui, les racines des dryades se perdent dans les égouts.
Certains ont droit au Château de leur mère ; moi je n'ai eu droit qu'à un boulevard russe.
(Texte à contraintes multiples) 

samedi 30 août 2014

Un autre exemple du jeu des couvertures


Le tic-tac des horloges, on dirait des souris qui grignotent le temps.
Alphonse Allais
Tic-Tac.
C'est un bruit sec et triste de machinerie qui se lance, de machinerie qui s'égare.
Elle tourne, tourne : l'habitude des mécanismes - fragments d'hébétudes.
C'est comme un rêve, triste triste, lancinant.
Ça revient, toujours le même et pourtant, toujours différent.

Le jeune homme a fait sa vie. Il la voulait tranquille et sans remous. Alors il avait pris pour habitude, faiblard... de remonter, chaque jour, les pendules. C'était pas nécessaire, autant de soin était superflu. Mais les horlogeries fines, si exigeantes envers le monde, lui furent reconnaissantes de tant d'effort. Doucement, avec leurs saccades de bêtes méfiantes... elles s'apprivoisèrent.

J'ai mis de la musique, tiens. Il faut quelque chose d'électrique et d'un peu froid.
Comme le cœur des pendules.
Moins vous vous humanisez, plus elles vous aiment.
Tchouk tchouk.
C'est nécessaire, vous savez, pour vous raconter son histoire, au confident des pendules.

Il avait un cœur un peu différent des autres. Il aurait pas pu prendre ce rôle, s'il n'avait pas eu cette aptitude particulière, cette sensibilité différente. Il fallait bien qu'il soit quelque chose, pour être ainsi choisi des roues dentées et des aiguilles... L'horlogerie ne désigne pas à la légère. Il était droit, dans ses courbes. Il suivait les chemins qu'il s'était tracés, à l'aube de sa vie d'adulte, comme un train respecte son aiguillage. Il allait droit au but - flâner, c'était bon pour ceux qui pouvaient perdre leur temps. Lui, il avait mieux à faire. Il ne devait surtout pas le perdre, son temps. Il le remplissait au mieux, comme on noircit chaque mesure d'un papier à musique - d'un papier à mesure. Sa vie était un horizon sans horizon, une hirondelle réglée au biseau, un clavier trop tempéré.
Les pendules trouvaient ça sexy.

C'était grâce à elles qu'il répartissait si bien son temps. Et ce fut d'abord lui qui leur confia ses heures et destinées. Mises en confiance, définitivement... elles délièrent leurs rouages et lui parlèrent.

Il fut surpris, alors, de leur trouver des préoccupations si basses. L'une lui parlait de ses aiguilles, qu'elle trouvait un peu larges. Chaque jour, elle s'efforçait de les contenir, de rappeler en elle leur matière, et chaque jour, elles offraient à l’œil du passant leurs rondeurs et leurs arabesques. C'en était presqu'une honte pour elle - et pourtant, qu'est-ce qu'ils en avaient à foutre, les passants... !  L'autre, naïve, se trouvait trop Louis Philippe pour être belle, une autre encore, là-bas, étalait à qui voulait les voir ses modernités en pagaille, dans des débauches de couleur qui faisaient peut-être bien... - Lui dites pas, surtout - trop Régence, voyez-vous... Régence d'un autre temps, voilà tout.

Notre jeune homme, bien vite, se trouva déçu. C'étaient donc cela, les angoisses des pendules ? Et l'horloge baudelairienne, existait-elle... ?
Il ne comprenait pas, le naïf, que l'horloge baudelairienne et la pendule futile coexistaient souvent. Et qu'on ne commence les tristes confidences que par des faux problèmes, des histoires qui ne comptent pas vraiment. Les pendules peinent à accorder leur confiance, n'est-ce pas... ? Elles n'allaient pas révéler au premier choisi venu - quand bien même serait-il choisi - le secret des secondes qui passent...

Les secondes qui passent...
Les premières, déjà, sont des enfants perdus, dont on ne retrouve pas la trace.
Les secondes ont suivi, pressées, impérieuses. On en oublia les précédentes. Minute ! Les heures passèrent, masquant le souvenir, couronnant l'ennui d'une vague performance.
Mesurons l'excès, voulez-vous bien ?

Tic tac.
Si on étend le tic-tac dans le temps et qu'on le floute, on obtient le bruit d'une respiration.
C'est bête qu'il ait pas le pris de temps de s'en rendre compte.

Les horloges ne pouvaient que choisir quelqu'un qui ne saurait pas comprendre ce qu'il y a de brouillé en elles - ce qu'il y a d'humain dans leurs désespoirs. Elles ne pouvaient sélectionner qu'une locomotive - une bombe - humaine, qui voulait se régler sur le ballet bien réglé de leurs tempos. Personne pour les ralentir. Personne pour les faire taire.

Tic Tac.
Memento mori, bien sûr.
Et toutes les conneries dans le genre.


J'aurais pu, moi, vous insuffler quelque chose. Vous dérégler sans doute. Pour un temps.
Mais vous avez choisi.

À trop vouloir raisonner, votre humain préféré est devenu un machine à penser.
J'éteins ma musique électronique, et je passe à autre chose.

Tel est et tel sera toujours le confident des pendules.

vendredi 2 mai 2014

La Charité des avant-gardes



La radio est souffreteuse. Dans un coin de la cave, l'antenne dressée, elle crachote des accents qu'elle ne comprend pas bien. C'est de la mandoline ou de la guitare, elle n'arrive même pas à le dire… et retranscrit les sons comme on annone une langue étrangère.
Un homme se tient seul, voûté sur son bureau, de l'autre côté de la pièce. Il a gardé son manteau sur les épaules, car il fait froid et humide alentours. Un chapeau noir enfoncé sur le crâne,il a l'air d'un épouvantail qu'on tente de faire sécher là. La pièce autour est trop étrange pour être rassurante : on dirait l'antre d'un terroriste ou d'un fou.
C'est que ce Monsieur est les deux à la fois. Il fait partie des dernières mouvances esthétiques pas encore à la mode, et il a bien vocation à se sacrifier pour l'avancée de l'art. Il est un de ces ouvriers de l'ombre, que l'on voit à peine et que l'on entend moins encore – de ceux dont on oublie, avec le temps, jusqu'à l'existence, mais qui tapissent de leur corps le vaste chantier de l’œuvre humaine. Il en sont les artisans, ils en sont la matière. Monsieur est donc artisan – artiste, peut-être, mais il n'espère déjà plus obtenir cette consécration-là de son vivant . Tâcheron de l'absurde, il reste assis là, le borsalino vissé sur la tête, un cigare au bec, à peaufiner ses distiques. Autour de lui, les menus objets d'une vie misérable, accumulés en bouquet de feuilles mortes. Des tickets de tramway tapissent le sol, comme des plumes tombées à la mue ; des livres se gondolent de rire d'avoir été laissés entrouverts, et un vieux fauteuil pleure lentement sa garniture, sans qu'on se soucie de lui plus que ça. Et puis des papiers, des papiers,  n'en plus finir… ! Des notes, des espoirs, des potentialités que le poète a amoncelés, et qui s'effondrent au moindre soupir ou au premier prétexte venu – les textes de race sont des créatures capricieuses.
Et l'homme s'affaire, dans un brouhaha tel qu'il est un silence. Qu'importe le monde dehors, qu'importe la vie qui se fait sans lui. Il est poète, Monsieur ! Et même si cela fait bien longtemps que son armée à lui n'a plus les moyens d'entretenir une tour d'ivoire, ce n'est pas grave : lui et ses semblables se terrent à présent au fond des caves, des entresols ou dans les chambres mansardées. Il y fait froid, on y meurt jeune, mais rien n'y fait… ils sont de plus en plus nombreux. Le gouvernement a beau faire, il peut les poursuivre, les enfermer, leur interdire… les avant-gardes renaissent toujours, plus hargneuses, plus violentes encore. Le poète a entendu parler d'un héros à leur cause qui s'est précipité dehors, en plein jour, en déclamant un texte qu'il avait décrété beau. Il s'en était même sorti, de peu. La ruse était pourtant fort simple, et tenait en si peu de choses… Un chapeau à ses pieds, pour quêter sa pitance. Les gendarmes avaient bien dû le laisser faire, le surveillant simplement du coin de l’œil… que pouvaient-ils dire ? Ce n'était pas un acte de poésie gratuit, ce n'était pas illégal… Depuis, le poète rêve d'une action plus éclatante, plus sublime encore. Il tentera le tout pour le tour, avec audace. Une bouteille à la mer, des poésies laissées au hasard de la rue, ou du terrorisme plus direct encore ! Et s'il perd tout, ce n'est que chose due. Qu'avait-il à perdre, de toute façon… ?
Fort de son obsession, il s'était créé une œuvre, qui serait sa vie. Tout le reste, il l'a écarté, d'un geste : cela menaçait sa cause. De ses parents, aucune nouvelle. Il avait quitté la jeune modiste qui l'aimait assez brutalement pour qu'elle ne cherche pas à le retrouver… il oubliait ses amis – distractions inutiles qui l'empêchaient d'écrire – d'écrire assez vite avant de se faire prendre…
Cette arrestation qui mettrait un terme à sa vie de poète, il y a songé à maintes reprises. Se voir, en imagination, farci de tous les principes à la mode, se trouver forcé d'être enfin utile – créateur de richesses… matériellement, s'entend… et y perdre son âme, sans rédemption possible… Le poète sait qu'il n'y échappera pas, alors… autant soigner son départ. Sans doute aurait-il aimé partir comme l'ont fait ses prédécesseurs. Sa génération n'était pas la première à s'être sacrifiée pour le bien de l'art, et nombreux sont ceux qui, avant lui, ont tout donné pour leur œuvre avant de mourir, inachevés eux-mêmes, à vingt-deux, vingt-quatre ou vingt-sept ans… les poètes les célèbrent comme des héros victorieux, pour la générosité de leur sacrifice. En voilà qui n'avaient point peur de tout donner pour autrui ! Mais s'éteindre doucement d'un nénuphar dans la gorge ou dans le cœur était un luxe qu'on ne pouvait plus se permettre aujourd'hui. De plus, qui en aurait été encore interpellé… ? Des temps plus violents nécessitaient des mises en scène plus abruptes, des actions plus directes. Le poète le savait : il ne ferait rien mieux qu'éclairer le monde de son travail, et après avoir entendu son chef d’œuvre, qu'il avait mis des semaines – des mois – à travailler, l'on ne pourrait plus souffrir la médiocrité. Il aura attaqué son pan de forteresse, fragilisé ce qu'il pouvait… les suivants continueraient.
C'est en songeant à ce héros en devenir qu'il est qu'il met la dernière main à son poème – celui-ci est élégiaque et sublime. Tout est terminé ; le poète a rempli son devoir. Il relit, d'un œil qui pense déjà à autre chose et, le texte en main, il se lève. Ôte son chapeau – présent de la belle modiste – y dépose une baiser et le laisse sur la commode qui tangue… La pièce triste a un pauvre sourire d'au revoir.

Le soir, on aura lu dans les journaux : Un déséquilibré, pour avoir lu de la mauvaise poésie sur le pont des arts, est tombé à l'eau.

jeudi 10 avril 2014

L’Appartement (Mats Ek, 31 mars 2012)


Je me suis enfermée toute seule dans un Appartement. Les limites en sont mal définies et les coulisses ouvrent sur mes couloirs imaginaires. La télévision en est le seul ornement, et elle clignote, en permanence, contre mon cœur mal éteint. Longtemps, j’ai été seule. J’aurais pu crier à mes affiches, à mes livres, à mes écrans noirs cette même chose qu’il avait crié, dans son désespoir, face aux images – toujours muettes – que l’on nous faisait deviner, à nous, spectateurs : Mais pourquoi tu ne me réponds jamais… ?!
Mats Ek nous donnait à voir l’être humain dans son aliénation la plus complète, dans ce qu’il avait de plus pesant, de plus mesquin, de plus honteux. Son regard, pourtant, était aussi tendre que cruel. Peut-être était-ce parce qu’il y avait de quoi – une infime part… pour tout racheter, jusque dans la laideur d’un quotidien – toujours le même. Les hontes de la dame au bidet, les bébés cachés dans la cuisinière ont presque des airs d’habitude – c’était peut-être ce qui les rendait si terribles.
Je me souviens, souvent, d’une scène, d’un geste de ce ballet-là. Ce n’est sans doute pas le plus « beau » au sens le plus académique du terme. Mais c’est à la fois le plus étrange et le plus familier. Je le vois ressurgir dans nos incompréhensions, nos douleurs, nos maladresses. Il transparaît, insidieusement, dans toute la souffrance inconsciente de nos étreintes. Quand les mots roulent, grinçants, au fond de la gorge, et qu’on les avale avec difficulté, je vois les pas heurtés, les trébuchements, les gestes qui s’exaspèrent. Je le ressens aussi dans nos moments de grâce. C’est alors si soudain, si fugitif, que le souvenir en ressurgit presqu’absent, comme ces arabesques suspendues – parenthèse accordée du réel.
Il y a chez moi une vieille gazinière où j’ai laissé reposer tous les non-dits, toutes les gênes, toutes les trahisons de mes amours passées. Personne ne s’en était jamais inquiété. J’en conviens, la chute en était moins bonne : il n’y avait plus la douce ironie de cet amour-conflit qui se noue, se dénoue, dans cette complicité aveugle – sincère mais aveugle – et qui se morcèle devant l’impensable. Non, c’était beaucoup plus simple que cela. Ma vie s’est tranquillement disloquée – joliment, même, avec ce même déséquilibre dansé, entre mélodie et cris sans suite.
J’en ai invité, des gens, dans cet appartement. Mais je ne suis pas sûre qu’ils soient vraiment venus. Je ne crois pas qu’ils aient su voir la beauté du rideau rouge-or de Garnier dans l’arrière-plan. Je ne peux pas leur en vouloir : la vieille gazinière fumait trop, on ne voyait pas grand-chose. Puis ce n’était pas habituel, pas académique – comment voir alors que c’était parfait… dans son genre ?
Eux non plus, ils ne répondaient jamais.
Et puis, le temps a passé. Chaque histoire a pu laisser sa trace dans mon souvenir, et j’en ai déroulé le fil, patiemment – travaux, port du casque obligatoire – avec de vagues empreintes où poser ma vie future. J’ai rangé un peu, j’ai passé l’aspirateur. J’ai retrouvé – par hasard – les clés de l’appartement.
Et puis on a frappé à la porte.


vendredi 24 janvier 2014

Etude d'un personnage existant : Raoul de Vallonges


Café Weber, minuit. Raoul est devant un verre de cognac, le crayon en main, et il écrit. Il a choisi des feuilles épaisses, un papier cher où l'on aperçoit les lignes de tissages - comme un grand drap pour y allonger ses idées. Il soigne ses titres, ses transitions, et trace d’un trait fin de longues lignes, canevas d’un futur chef d’œuvre. C'est un homme appliqué. Il y a quelque chose de presque méthodique dans ses gestes, et c'est comme s'il s'observait lui-même, dans l'eau trouble d'un vaste miroir ... Oh, il écrit, sans doute, mais ...

 Tiens, tu travailles ?

Le jeune homme lève la tête, et reconnaît un ami - une connaissance, un pair. Il s'appelle Gérard, Jean, René ou Blaise. Qu'importe, au fond, ce sont tous les mêmes ... Des répliques de caractères, poupées imbriquées dans leurs contradictions : l'un ne mange que des œufs (régimes bizarres imposés par les médecins ...), l'autre ne fait que lire des livres, et on ne sait pas s'ils font la différence de l'un à l'autre. Ils s'apprécient, tous, parce qu'ils savent dire les choses sur une même tonalité - et que même leurs dissonances ont maintenant valeur d'habitude. Ces amis-là, ils commencent à aimer la tranquillité, se surprennent à rêver de mariage alors qu'approche la trentaine. Ça finit en petites vies bien rangées dans les placards, avec des chemises et des sourires bien repassés. Vallonges aussi se surprend parfois à y songer, et puis il y a ...

 J'écris, répond-t-il ... 

Et la phrase grince un peu d'être privé de titre et de complément. 

 Je peux voir ?

Raoul hausse les épaules, et présente le manuscrit. Tandis que Gérard, Jean, René ou Blaise le parcourt des yeux, il songe ... Il a connu des femmes
beaucoup de femmes, et presque autant de désillusions. En s'égarant dans un bouge, aux premières heures de sa jeunesse amoureuse, il a compris que l'amour n'était rien que le frottement de deux corps, la caresse de quatre lèvres ne me regardez pas comme ça, c'est lui qui le dit. Il a cherché, cependant, autre chose. Il a même voulu se fiancer. Mais les passions d'un homme effraient peut-être, en ces temps sans chimères. Il a écrit un Épithalame pour un mariage manqué - tout à fait manqué. Florence en a épousé un autre, et elle en a déjà deux enfants. Il croise parfois, avec rage, sa silhouette déformée et son air fade ... Il a eu des amours d'adultère, des amours pour des presque mortes. Tout un cortège de malades, de futiles, de femmes tout en transparence. De quoi vous peupler un chemin vers les Enfers. Il est tombé malade, s'est rangé un peu.

Puis il connut une relation simple, faite d'habitude et de compromis, avec une femme mariée. C'était quelque chose d'assumé, sans idéal : une petite routine agréable que l'on se construisait à deux, et le risque
si mince au fond de la surprise, de la trahison donnaient quelque chose de charmant à ce qui eût été tué par l'ennui. Mais les choses ne sont jamais simples, et Raoul rencontra Aimienne. Elle avait quatorze ans. Il la trouva dans la rue, un soir, grelottante l'excitation d'une première nuit de fugue. C'était une adolescente, longue et fine, mais ses longs cheveux étaient ceux d'une enfant. Il l'hébergea deux jours - Gérard, Jean et Cie raillèrent l'excès de délicatesse qui retint sa main. Peut-être eurent-ils raison, car elle partit. Depuis, il garde comme un regret, mais va-t-on retrouver une gamine de quatorze ans, à l'esprit encore en friche, et qui lit des romans d'aventure, quand on est un homme comme lui... ?

Raoul a été laissé dans ce vague suspens. Grand, un peu voûté, il semble lui-même avoir pris, à force de se pencher sur son reflet, la forme d'un point d'interrogation. Il cherche, à présent, à retrouver celles que les romans lui ont ravi, à finir l'histoire : comment peut-on être condamné à demeurer, pour une vie entière, dans la parenthèse ... ?

Dis donc, c'est pas clair, ton truc.

Raoul a un sursaut. Il reprend les feuillets, sans émotion.

Tu permets ? J'ai pas fini.

 Non, mais ça veut dire quoi ?

Le jeune homme haussa les épaules, avec un vague sourire.
 
Pas la moindre idée.

L'autre lève les yeux au ciel. Il lance un rendez-vous futur, quelques railleries (il a tellement raison), et puis il s'éclipse,
« parce qu'il faut bien te laisser travailler quand même ». Raoul se retrouve seul, dans le café qui se vide. Il reprend son crayon, et trace des mots, sans suite, au fil de la pensée. Ce sont des impressions en vrac, des guirlandes d'idées vagues ... C'est peut-être le lieu qui veut ça. Vallonges n'aime pas cette pièce aveugle qui vous pousse à cracher ce qui dort au fond de vous bêtise ou révélation ; presque toujours bêtise et pourtant il y retourne, plusieurs fois par semaine, avec une ardeur qui tient de l’obsession. Il croit que c’est là qu’il esquissera son premier chef d’œuvre. Seulement … Les lignes qu’il trace, fiévreusement, ne valent rien et finiront oubliées dans un tiroir. Un jour il les brûlera sans doute, en holocauste pour son destin figé.

Impression soleil couchant. 


(mars 2012)