samedi 12 octobre 2013

Pliures du papier sur les traces de mon idéal


Je n’ai pas en moi l’essence d’un chef d’œuvre. Il y a pourtant quelque chose qui me dit que je dois écrire – une pulsion, un élan, vers je-ne-sais-quoi. Je ne me le définis pas bien. Je multiplie les formes courtes, les paragraphes tronqués, les grandes histoires sans dénouement. Au-delà, cela ne marche plus.

Parfois, j’en viens à me demander si ce qui remue si fort, en moi, ce n’est pas la vie – ses petits mystères, ses drames du quotidien… Souvent, c'est précisément cela que j’aimerais saisir. Mais l’on tue le faon-le papillon-l’oiseau à vouloir l'attraper ; on le soustrait à son monde pour le transposer dans un environnement qui lui est mortifère. Combien de « fragments de vie », déjà, combien d’élans que j’ai pu briser à trop vouloir les décrire… ? J’en oublie de les ressentir, parfois – et cela vibre si bien dans l’agonie que je puis dire, vraiment, que j’aurais aimé le vivre, pour de vrai.

Il y a pire que cela, encore : je crois que je n’aime pas tant que ça les livres…  du moins ne les aimé-je point pour tout ce qu’ils pourraient offrir. Je les prends comme de vieux manuels de référence – la littérature comme leçon de choses (et l’on sait tous les domaines où l’homme n’a jamais cessé de tergiverser et d’apprendre…). J’y cherche des réponses à mes petits problèmes, j’y transpose aisément des situations réelle, des exemples, des souvenirs. 

Et j’envisage d’écrire comme cela, petit et simple – à ma taille ; pour ceux comme moi qui aimeraient vivre davantage et ne le peuvent pas.

jeudi 10 octobre 2013

Parenthèse contemporaine

Le temps apaise la douleur, dit-on, et puisque la chose se vérifie, nous nous imaginons que c’est la durée qui soigne, comme si l’horreur diminuait avec la distance à l’instar d’une montagne ; or c’est bien plutôt l’endurcissement de nos fibres, l’épaississement de nos muqueuses qui nous rendent peu à peu insensibles, ce cuir, cette corne qui nous séparent maintenant de l’intolérable brûlure.

Eric Chevillard, L'autofictif

« Etant donné un mur, que se passe-t-il derrière ? »



La porte a claqué et c’est devenu, dès lors, bien plus simple… Je suis resté un instant, le temps d’une inspiration, dans l’écho vengeur du désastre. J’ai soufflé – un temps. Puis j’ai fait un pas – le plus dur : sortir du néant avant de s’y noyer – et j’ai marché. J’ai accroché mes pensées aux rails d’un train qui passait, par hasard. Il s’est trouvé que c’était la bonne direction. Je ne me souviens pas même des chemins que j’ai pris – des routes traversées. Mon corps a fait le chemin, avec une autorité souveraine.

Je n’ai pas compris ce que tu m’avais demandé. C’était pas faute d’essayer, mais nos fatalités intérieures parlaient pas la même langue. Je m’essayais parfois à l’imiter, ton idéal – celui-là même que tu me présentais à demi-mots, en ombres chinoises – mais je ne parvenais, au pire, qu’à t’effrayer ; au mieux, qu’à singer les personnages fantasmagoriques qui bouffaient le mur, à l’en faire disparaître. C’était jamais comme il fallait et, quand bien même ma maladresse était à même de t’émouvoir… tu ne pouvais voir que la disproportion entre le monstre bien gentil que je te présentais, racollé de désirs contraires et d’aspirations muettes, et ce que l’on aurait dû t’offrir. On t’aimerait si on savait…

Litanie des trains qui passent – je m’éloigne, et ça n’est pas grave – …ma pensée ricoche sur les villes invisibles. C’est vrai que c’est plus simple, cette porte, entre nous. Je peux maintenant réfléchir. Je peux maintenant comprendre.

Je n’ai jamais été fort pour comprendre les autres. J’ai souvent pris des sentiments pour ce qu’ils n’étaient pas, raccrochant ensemble toutes les formes d’affection qu’on avait bien voulu m’offrir. Les couleurs n’allaient pas ensemble, mais elles m’en voulaient pas. Dans la pénombre, ça passait même plutôt bien. J’ai adoré, en vain, dans le secret des alcôves, quand on ne me voyait pas. J’ai ignoré, en presqu’innocence, ceux qui faisaient pareil… avec moi.

Je m’éloigne – et ça n’est pas grave. Dans la plus grande des solitudes – celle où l’on vit trop fort autour de toi et où tu savoures le pauvre écho de tes fééries intérieures, en autarcie – j’invente mon propre langage, je perfectionne mes interprétations. Je tourne et retourne ce que tu as bien voulu me présenter et j’essaie de le classer dans ma petite bibliothèque du souvenir. À gauche, ce qui vient du cœur, ce qui t’a échappé… avec, pour tout bien relier ensemble, un regard – un geste – un sourire. À droite, les phrases bien senties, les propositions construites, les grands débats qu’on avait parfois. Les deux vont jamais bien ensemble – ça gêne aux entournures – et je choisis de gommer, au choix, ce qui me semble le moins défini, ce que je trouve le moins pertinent... Peut-être qu’au fond, tout donne un tableau cohérent et que je n’ai pas trouvé l’angle adéquat – la distance nécessaire – pour le voir. J’ai compris ton affection en anamorphose.

Mais il suffira d’un pas de côté, d’un mouvement de tête – et je perdrai tout. Ne resteront plus que les aplats de couleurs, les souvenirs épars, dans un classement sans suite. J’aurais voulu connaître ce que tu attendais de moi – je me serais employé à y correspondre, douloureusement. Tu me connais, j’en suis capable. Peut-être est-ce justement pour cela que tu as si bien observé le silence… Je ne devais pas connaître la réponse : je me serais senti obligé d’y coller, en toutes circonstances, et j’aurais découpé de mes propres mains tout ce qui dépassait – sans rien dire. Peut-être que dans mes silences avortés, dans ce que j’aurais si volontiers jeté aux ordures, il y avait quelque chose que tu aimais… Quand bien même t’aurais pas dû.  

…Litanie des trains qui se croisent – je m’éloigne… Tu sais, peut-être que j’aurais bien aimé que cela ait été grave. Les drames, même anodins, ont cela de rassurant qu’ils laissent une empreinte, quelque part. Les autres, ceux qui ont frappé trop fort et qui partent en laissant, derrière eux, des rivières mortes et des cicatrices… ils seront toujours là. Mais moi… À trop vouloir arrondir les angles, à toujours estomper les contours, j’ai peur que tu m’oublies... Me diras-tu un jour quel visage a mon souvenir ?

Je revois cette porte qui s’est refermée entre nous – soupir du bois, cri du loquet. Rien, puis le silence… Grâce à elle, je fais maintenant de nous ce que je veux. Je peux t’imaginer tous les regrets possibles – espérer des silences étudiés, à l’image des miens ; des gestes qui s’indisposent, des indifférences fardées. Toute une hypocrisie à rebours – celle du sentiment qui ne se dit pas. C’est construit sur rien – je ne me souviens même plus des derniers mots échangés – et ça a des bases fragiles. Mais cela me permets de parer mon regret de façon à pouvoir le contempler à loisir : la tristesse de l’occasion manquée plutôt qu’autre chose.

Peut-être, derrière cette porte, ne penses-tu déjà qu’à autre chose – des projets à n’en plus finir, des amis et des femmes, la frénésie et l’angoisse. Peut-être ne gardes-tu de tout cela qu’un reste d’indifférence polie,  sans mesquinerie ni persiflage – juste… un vague sentiment de lassitude et d’ennui. Qu’importe, au fond. Je ne puis imaginer que ce que je suis en mesure d’accepter.

Litanie des trains qui… – ma pensée ricoche sur les non-paysages. La nuit est tombée, et j’arrive bientôt. Crissement des rails. J’ai pris mon sac dans un geste endormi – ma pensée s’est ralentie, suspendue – avec le reste. Je suis descendu absolument vide – la tête lourde de toutes mes espérances sauvages. Je quitte le quai, je rentre chez moi. Deux tours de clés – il y a maintenant bien plus qu’une porte entre nous.

Je me suis éloigné – ce qu’il fallait. J’ai toujours pas vu l’anamorphose.

lundi 7 octobre 2013

Tentatives : Dis, voguons...




Et puis ils s’écrivirent. Quelle imagination romanesque n’a pas rêvé de ces échanges, aussi chastes que possibles, où se développent, comme fleurs fragiles, les ébauches du sentiment ? Ils se créèrent un monde, le peuplèrent de  personnages fantasques et abrupts – des répliques de leurs cœurs, dévoilées en toute indécence. Ils y vécurent, avec ivresse. C’était beau comme de la littérature. 

Les personnages qu’elle se choisissait avaient toujours une saveur particulière – l’amertume du thé noir oublié quelques minutes de trop – et il y goûtait avec une soif renouvelée et un restant de crainte… Ils jouèrent, faisant comme si cela n’avait pas d’importance. Et ce fut peut-être leur drame : ils vécurent beaucoup trop d’histoires pour que la leur fût tout à fait vierge.

vendredi 6 septembre 2013

Morceaux choisis : les yeux de Gilberte

Ses yeux noirs brillaient et comme je ne savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis, réduire en ses éléments objectifs une impression forte, comme je n’avais pas, ainsi qu’on dit, assez « d’esprit d’observation » pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur, puisqu’elle était blonde : de sorte que, peut-être si elle n’avait pas eu des yeux aussi noirs,—ce qui frappait tant la première fois qu’on la voyait—je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann

lundi 12 août 2013

Morceaux choisis : Penses-tu réussir !

Je crois que de moi et de ceux qui me ressemblent, on pourrait dire qu'ils miment la vie au lieu de la vivre, en croyant la vivre - ils font des gestes - Ils baisent des mains, ou ils écrivent des livres, ils sanglotent d'amour, ou ils causent avec leur éditeur ; comme des Pierrots de comédie italienne. Ils ne sont même pas sincères : ils miment. Et puis un jour ils s'aperçoivent qu'ils sont vides, qu'ils n'existent pas. Et ils continuent à mimer, par habitude, par paresse - ou bien ils deviennent enragés veulent se conquérir, s'efforcent par tous les moyens, et alors... échouent ou réussissent ? 

Jean de Tinan, Lettre à André Lebey.

mercredi 7 août 2013

Escales

Au plus fort de la bataille, l'on se tait toujours.
Lorsque tout est vaincu aussi. 
Ne restent plus que ces intermèdes polis où l'on bavarde, en attendant... 
- Je ne sais pas bien ce que j'attends, mais cela viendra, je le sais. - 

Bien des enthousiasmes plus tard, on ne se comprend même plus. Sans doute est-ce dans l'ordre des choses.