samedi 11 janvier 2014

Soit dit entre parenthèses



(Bien que je sache que cela est d'un peu mauvais goût, je ne puis m’empêcher de répéter combien je me plais à tout cela ! Corps mouillés de sueur ! Petites crampes ! Rythmes des paresses fatiguées et fureurs des essoufflements ! Efforts des baisers pénétrants ! Frissons d’arrêts ! Parfum des femmes !
Comme nous nous y mettons bien à deux ! Et que les gens chastes sont à plaindre !
Toi – encore étalée dans tes cheveux, tandis que je me relève en souriant –, toi (quelle que tu sois), tu m’enseignes tout ce que j’ai besoin de savoir, tu es l’exemple « à toutes mains » dont je puis illustrer toutes mes petites idéologies – et je ne m’en prive pas…
Tu me prouves à moi-même – comme Zénon prouvait, en marchant, le mouvement… Moi, Non-moi, Sens de l’Univers – tu résumes tout cela à merveille : tu t’étires, et je souris… des siècles ne se sont-ils pas écoulés ?
Mais tu te lèves en chancelant un peu… tu cours au cabinet de toilette… Moi je rectifie ma raie devant la glace…
Et, recouchés dans un instant, nous frissonnerons un peu à nous sentir différents – comme nous frissonnions tout à l’heure à nous sentir confondus…
« Veux-tu un peu de porto ? »
Nous recommencerons plusieurs fois…
De la « débauche »… cela ! – Allons donc ! « C’est de la métaphysique… »)

Jean de Tinan, Penses-tu réussir !

jeudi 9 janvier 2014

La Complainte du roi Salomon



J’ai voulu tout détruire, jusqu’aux dernières possibilités de choix. Hormis la destruction, aucune Justice n’est envisageable, dans ce monde… Les deux femmes, aujourd’hui, ne se battent plus pour un nouveau-né qui grimace – plus au sens propre. C’est de sentiments intangibles qu’il s’agit… de cœurs humains palpitant encore sous leur étreinte. Elles ne voient même pas qu’elles l’ont abîmé, à se l’arracher sans cesse. Reportent la faute l’une sur l’autre, subrepticement : moi, qu’y puis-je… ? Je me sens un Prométhée nouveau, pauvre légende sans Iliade, et c’est mon cœur que l’on arrache, se ménagement, en me suppliant de le trancher équitablement. Quoique… La nouveauté est là aussi : ni l’une ni l’autre aujourd’hui ne conçoivent ce choix cruel, de l’épée qui viendra, d’un seul geste sanglant, donner à chacun une petite partie, exsangue, presque morte, de ce qui fut mon amour. 

Alors quoi… ? Elles me regardent, elles attendent. Je sais combien déjà elles se sont déchirées, c’est là leur Fatalité intérieure. La Justice – oh, qu’est-ce que la Justice… ? – me dit de leur faire arracher la langue. En mon temps, l’on savait, alors, combien les mots étaient puissants, et l’on punissait, à raison, ceux qui en usaient sans prudence… L’amour, la souffrance… Cela ne justifie pas tout. 

Mon cœur, je l’ai vu exposé en place publique, sous toutes les coutures – avec juste un rien de voie posé dessus, prétendument par pudeur. Il attise l’envie de la délaissée, quelle qu’elle soit, et l’autre à qui j’ai osé l’offrir, un instant, en toute confiance, parade avec, avec un semblant d’innocence… Voyons, je ne voulais pas mal faire, j’étais heureuse, c’est tout… Allons bon. Je ne suis pas là pour juger des intentions, je suis là pour juger les actes. Et les actes sont criminels. Je me sens l’instrument d’un désir obscur, pas vraiment assumé, d’assurer ses arrières, de mettre trop de mots sur les choses – ses mots à soi, pas ceux des autres. D’être celle qui détiendrait la vérité au détriment de l’autre, et ce, qu’importent les conséquences… C’est bête à mourir.

Alors soit, je trancherai, puisque vous souhaitez que je tranche. C’est injuste, mais c’est ainsi : vous êtes coupables de la fatalité humaine. Moi aussi. Vous qui m’encouragez à la présenter, ce cœur, saignent et nu, en me promettant d’en prendre soin… vous avez été trompeuses. Vous n’aviez pas mesuré vos impossibles – votre fatalité à vous. Oh, je vous emprisonnerais bien dans mes geôles, là où l’on ne vous entendrait plus crier… Hélas, je veux être un bon roi, un roi juste… en ce genre de cas, c’est une faiblesse qu’on ne mesure pas. 

Tel est mon verdict. Pour avoir osé crier, Mesdames, à plusieurs reprises, pour avoir forcé des portes qui, toujours, eussent dû rester closes, je ne vous ferai rien d’autre que reprendre ce cœur, qui vous semble un jouet, et le renfermer dans mes coffres, là où vous ne pourrez plus l’atteindre.

Ainsi a jugé le roi Salomon – et après lui, le silence.

lundi 6 janvier 2014

Vie et mort d'une marionnette humaine

Il n’est pas besoin d’histoire, dans certains domaines. J’aurais pu vous conter, par le menu, une rencontre – anodine ou significative. Des regards qui s’échangent, des mots qui ne se disent pas. Des lettres, peut-être, si l’on choisit de se la jouer à l’ancienne… Tenez, j’en ai même quelques unes sous le coude, d’histoires romanesques… Elles feraient tout à fait bien. Tout cela pour mener à la même chose – ce à quoi nous aimerions tant donner du sens, parce que cela en a un, bien sûr, sans que l’on sache exactement lequel… Mais est-ce bien nécessaire ? Voudriez-vous que, bien docilement, comme à chaque fois, je plaque le spectre de mes histoires vécues sur des bribes d’amours solitaires… ? Va, j’ai assez donné dans ce vice-là. Cette fois-ci, pas de transpositions, peu de fantômes. Je ne veux laisser vivre que cette vision fugace de deux corps, qui s’étreignent, dans la pénombre. Un lit pour seul décor – les draps en désordre, les chairs moites. Les mains en voyage, le long des courbes et des angles, dessinent une silhouette estompée. Et puis les yeux qui se ferment – que sert-il de voir… ? – et c’est un frisson au creux qui ventre, qui s’épanche et se répand… Oh, qu’est-il besoin de leur inventer une histoire, à ces gens-là ? C’est tout de même une singulière maladie que de vouloir à tout prix définir cet élan sincère et direct qui est le leur, et de le placer dans une progression habituée – une progression habituelle. N’est-ce point appauvrir leur silence que de placer dessus les mots de tous les jours, ceux que l’on utilise pour tous les amours, même les plus vils… ? Leur amour, à eux, c’est une liberté, une indépendance. Qu’importe s’il n’existe que dans l’imaginaire changeant de leur cœur, et s’il a déjà disparu demain. Qu’importe demain… ? Le jour existe-t-il encore, lorsque vous vous abandonnez dans les bras de l’autre, prêt à tout offrir, à tout concéder ? J’aimerais, comme eux, jouir des couchers de soleil sans horizon. Ne me préoccuper de rien. Les sentiments viendront, à leur heure, dans le secret linceul des draps souillés. Et puis le jour poindra… Ils reprennent leur souffle, tombent l’un à côté de l’autre, le geste essoufflé, le cœur hagard. Leurs regards se cherchent, et ils se disent mille choses qu’ils ne se diront jamais… du fond des yeux. Cela a ouvert des portes et des fenêtres – plus d’entrées qu’ils ne veulent vers leurs forteresses intérieures. L’un comme l’autre auront la bonté de ne pas s’aventurer trop avant. Ils savent, d’instinct, que cela n’est pas permis. S’ils s’aiment, par instant, c’est par oubli…

Et puis un silence. Les respirations s’altèrent, il y a comme des accrocs sur la trame de leurs caresses. Et sans crier gare, sans jamais un mot, ils se précipitent à nouveau l’un vers l’autre, plus forts de ce qu’il s’est déjà passé entre eux. Sans doute feront-ils demain comme si cela avait été une erreur, une maladresse, une faiblesse passagère. Peut-être même un rien de dépravation mal assumée, que l’on n’évoquera qu’avec un semblant de honte. L’on a souvent tendance à rejeter nous-mêmes ce qui a eu plus d’importance que cela n’en devait avoir… Mais que peut signifier l’avenir… ? Les voilà rivés l’un à l’autre, avec l’ardeur d’un désir qui n’a aucune espèce de sens. La couverture, tombée au pied du lit, semble un voile que l’on a soudain retiré des apparences…

vendredi 3 janvier 2014

Modeste proposition pour...

Il n’y a rien de plus surfait que cette image de l’écrivain – penseur – oisif asservi, attablé au fond (ou sur la terrasse) d’un petit café, bourgeois bohème, rock’n’roll ou résolument chic, qui se met à songer à ce qui fut sa vie. Pourtant, c’est bien ce que je fis ce jour-là. J’avais bien choisi mon cadre – café tranquille du Quartier Latin, verre de vin, six heures du soir (prescription aisée) – pour faire le bilan, établir les comptes. Je ne fumais pas, mais l’envie y était… Je n’avais même pas grand-chose à contempler, dans l’humble précipice de mon existence (pire encore, on n’y voyait pas grand-chose : il y avait trop de brouillard), mais, après tout… J’étais encore assez jeune – tout juste ! – pour avoir une excuse. Et je regardais passer les gens… Classique. Je pensais au temps qui passe. Je me demandais, dans mes instants de faiblesse, comment changer le monde – sentimentaliser correctement – faire un bon livre (l’ordre n’est qu’indicatif). Les plus naïfs m’auraient sans doute répondu : peut-être en trouvant l’amour, en en faisant un livre, qui changerait le monde… mais les naïfs ne sont pas des gens fréquentables. Une femme, non loin, ôtait son foulard d’un geste distrait, et la soie exhalait doucement la senteur d’un parfum de prix… C’était à la fois tendre et beau. Je me laissai aller, un instant, à la contempler… jusqu’à ce qu’elle tourne vers moi sa petite tête d’oiseau trop bien dressé… Les miracles ont toujours été de courte durée. Dans son œil, et dans celui de tous les autres, ce même rejet tranquille, sans outrance ni vacarme. La solitude s’accommode aussi bien du bruit que du silence. Et cela m’était un tremplin comme un autre, pour mes romans de la vie intérieure.

Toujours, en effet, quelque chose n’avait pas fonctionné dans ma vie, sans que je sache quoi – ni pourquoi. Ce n’était pourtant pas faute de me faire violence… Les femmes, surtout, avaient toujours posé sur moi des yeux de verre – songes creux qui rechignent à vous voir, se refusent à vous aimer. Je dis cela en simili-métaphore, mais c’est ainsi que j’exprime les choses – non au plus près d’une vérité factice, dont les voiles sont toujours trompeurs (le même parfum, toujours), mais au plus près de ma sensation d’alors – ou du souvenir que j’en ai… Ce n’est pas subtil, sans doute, mais le vrai génie eût réussi à simplifier tout cela plus encore. Peut-être saurai-je aimer quand, enfin, je saurai rendre les choses simples…

J’en reviens toujours à ce problème, notons, mais ce n’est que le reflet inversé de la même chose – suivez-moi si vous le pouvez (moi je ne le peux pas). Cela fait quelques années que je déplore, bien tristement, mon impuissance d’aimer, mais n’est-ce point pour ne pas déplorer celle des autres… ? La rupture n’est-elle pas ailleurs, au fond ?

Qu’importe, sans doute. Depuis longtemps, j’ai cessé de me plaindre, au sens le plus simple du terme. Couper court aux lamentations me semblait une nécessité : il y avait là-dedans une lourdeur qui ne plaisait guère – ni à moi, ni aux autres. N’évite-t-on pas à tout prix ces gens qui charrient avec eux tous leurs petits malheurs, érigés sur le piédestal des tragédies humaines… ? Mes souffrances à moi sont toutes simples, elles ont cette prétention-là… Avec le temps, je les ai même dressées, apprivoisées – j’ai même appris à les terrasser d’un geste, sans l’aide de personne. Si bien que, souvent, j’ai oublié des adjuvants dans mon sillage… Toute liberté a son prix.

Les garçons qui tournaient autour de moi, dans la rumeur diffuse du café, me représentèrent assez bien la faillite de ma pensée. Je commandai un café crème – je m’adoucissais. Le bilan de  ma vie ne m’en semblait pas plus glorieux. Tout au plus pouvais-je représenter l’ennui – ou l’indifférence blessée, peut-être – érigés en majesté. La belle affaire. J’aperçus un homme dehors, l’œil figé sur la trace honteuse d’un crachat… et me surpris à me demander si je n’étais pas ainsi, dans ce même ridicule, à cesser de vivre pour contempler le rien – le pas-grand-chose… Sur la table, une fleur mauve n’en cessait plus de mourir. Artificiellement.

Et puis soudain, je me levai et sortit en toute volée. Dehors, je levai les yeux et soutins du regard le ciel grisâtre et clair… Était-ce la fragrance douce du parfum de cette femme, l’amertume du café sur mon ivresse naissante ou une de ces pensées sans formules qui nous traversaient parfois l’esprit…? Je ne sais. Mais j’avais repris confiance.

jeudi 19 décembre 2013

Et puis zut !

Médiocres et inévitables lyrismes, qui viennent nous gâter des heures dont l’émotion devrait être exquise ! Peut-être – vraiment – sommes-nous honteux de notre sécheresse, et nous essayons de nous duper avec des mots (mais, maintenant, les vieux mots d’amour ne savent plus nous enthousiasmer, de même que nous souhaiterions des caresses un peu inédites) car, lorsque nous avons compris que la réalisation ne peut-être que banale, quelle faiblesse est la nôtre de tant regretter une ombre de bonheur que nous n’aurions même pas acceptée !

Peut-être souhaitons-nous lâchement conserver une illusion toujours, mais nous savons bien que cela n’est pas possible ; - et puis cela serait seulement demeurer stationnaire sur la route où il faut éternellement marcher.

Devrons-nous ainsi ricocher de cœur en cœur et de chair en chair jusqu’à l’apaisement d’un néant ou l’effarement d’un au-delà ! – l’effarement : car peut-être ne songeons-nous si souvent à la possibilité d’un ineffable devenir d’amour que parce que nous parvenons mal à y croire, et nous ne parvenons pas non plus à croire en l’anéantissement simple des personnalités ; nos souffrances d’amour sont comme des reflets de nos girations métaphysiques, seulement cela ne nous apparaît pas très nettement, parce qu’il y a rarement simultanéité. 

Jean de Tinan, Annotation sentimentale

mercredi 18 décembre 2013

On ne badine pas avec l'amour



C'était un soir à l’Abbaye de Thélème, au numéro un de la place Pigalle. André de Ferval y était attablé avec quelques amis, autour d’un verre – l’eau, ce liquide si impur… Ils discutaient, de choses et d’autres –  et surtout de sujets peu sérieux – avec la gravité qui seyait à leur jeune âge. Et puis, la conversation se déployant, sous l’œil brillant des femmes, l’on dériva, joyeusement… Il y avait Jean de Fréneuse, Raoul de Vallonges, Gérard de Kérante (il y avait là-dedans des pseudonymes)… Il y avait Louise, Lucia, Blanche (il y avait là-dedans des pseudonymes)… Avouez que cela ne pouvait que dégénérer. Alors on se mit à parler d’amour. 

Jean de Fréneuse, sirotant tranquillement un cognac – Jean de Fréneuse avait la désagréable manie de ne jamais faire comme tout le monde – fut le premier à jeter le caillou dans la mare (les pavés étaient trop lourds à lancer, c’était un peu fatiguant) :
  Mais l’amour est passé de mode, tout le monde le sait. Qui, aujourd’hui, s’embarrasse de scrupules… ? Les imbéciles, les naïfs, voilà tout.
Les femmes protestèrent, en papillonnant des cils – lorsqu’on couplait une fortune confortable à une mine bien faite, l’on n’avait jamais tort, même lorsqu’on débitait les pires âneries. Les hommes y mirent un peu plus d’allant :
  Oh, l’autre !
– Hé, Jean, ferme ta gueule.
Le duc de Fréneuse alluma une cigarette – nécessaire ponctuation.
– Vous ne comprenez pas. J’aimerais bien... moi-même... mais... le cœur des femmes a changé, voilà. Laquelle d’entre elle sait aujourd’hui s’attacher, en dépit de tout, avec ce tendre et constant sentiment qu’elles savaient avoir… ? Oh, je n’dis pas que c’était mieux avant, comprenez-moi bien. La liberté des mœurs… J’suis pour la liberté des mœurs. Mais qui peut encore aimer aujourd’hui ?
André de Ferval l’observait, en silence. Derrière la désinvolture apparente de la conversation, il avait l’impression confuse que quelque chose d’important se jouait là.
– Tu charries, Fréneuse.
 Même pas… !
Les femmes papotaient autour, renonçant à prendre position. Le brouhaha, l’alcool, la fumée… André eut un vertige.
 « L’amour ne vole plus, il s’est fait friser les ailes. »
– Excellent !
– Stupide !
C’est une opinion
Et soudain il frappa du plat de la main sur la table – Marie étouffa un cri, et Blanche un rire.
 Je ne peux pas te laisser dire ça.
Jean eut un sourire en coin.
– Penses-tu… ?
Avec cet air ironique qui vous invitait à continuer, l’air de dire : va toujours, tu ne me persuaderas point… On savait où cela menait, ces airs-là... André prit une profonde inspiration, puis il commença :
 Ah, certes, tous les  hommes, tous, vous racontent des salades, changent de femmes comme de faux-cols…
– Je n’te l’fais pas dire !
 Tais-toi, Louise…
– Ils sont tous hypocrites – oui, même toi, Jean, qui es si fier d’asséner aux gens leurs vérités. Tous, ils bavassent inutilement – comme vous et moi maintenant, tout à fait ! Ajoutez à cela une trop haute opinion d’eux-mêmes, la petite somme de lâcheté qui fait bien, pas assez de dignité pour justifier du rang social …
– Hé !
 Et puis une attraction trop poussée pour les plaisirs de la chair…
– Ah ça, en revanche, c’est vrai !
 Tu vas m’laisser finir ? Les femmes… ? C’est pas mieux. Toutes…
 Oh, sois pas rosse, dis pas d’mal des femmes devant ces d’moiselles.
 Pour ce qu’elles s’en fichent… C’est tout à fait général.
–  Mais, tout de même... Moi je n’aime pas, le général. Puis l’implicite a plus de distinction…
 Bon… Toutes les femmes… voilà. – tu es content ? Le monde…
 Vlà qu’il s’pique de vérités générales, André, on aura tout vu !
– Le monde, dis-je, n'est qu’un puisard infini où l’on rampe tous, autant qu’nous sommes.
 Nihiliste !
 Mais j’dis ça tout à fait légèrement… Pour c’que ça a d’importance… Tu t’pensais sublime, peut-être ?
– Mais où veux-tu en venir ? demanda Jean de Fréneuse.
 A quelque chose de fort simple. Dans tout ce cloaque – et tu pardonneras mon vocabulaire… parce que je t’explique quelque chose d’important, et d’presque sérieux – dans tout ça, il y a quelque chose qui rachète tout, un machin-chose fort magnifique, c’est ce qui va réunir, un instant, deux de ces êtres sans qualités ni perfections.
 Plaît-il… ?
– C’était ça ta conclusion ?
 J’y arrive. Notre ami se pique d’être sans illusion. Alors, certes, on est souvent trompé en amour, toujours blessé, malchanceux – rarement heureux…  ne vous en déplaise, mesdames… mais l’on aime et c’est tout d’même quelque chose… Et quand on sera vieux, un pied dans la tombe, suffira d’se ressouvenir de tout ça – des bars, des femmes et des amis. Et puis, se dire : j’ai eu mal souvent, quelque fois je n'ai même rien compris à ce qui se passait… mais j’ai aimé. J’ai fait ma vie, je l’ai menée comme je le rêvais... pas suivant mon orgueil, mes peurs ou mon ennui.
–  ...C’est bon, t’as fini ?
André sourit à son tour.
– Je crois bien, oui. J’écrirai quelque chose là-dessus, un jour.
 Musset l’a pas déjà fait ?
 Ferme-la, ça n’a rien à voir.
Et les voix s’élevèrent à nouveau, badinant toujours, dans un fracas de verres entrechoqués.

samedi 14 décembre 2013

Octobre en attendant

Ce fut un bien au vent d'octobre paysage.
Jules Laforgue



Le paysage tant vanté des bains de mer n’avait jamais inspiré grand-chose à André de Ferval. Mais que pouvaient la plage et ses loisirs frivoles, pour qui faisait profession de snobisme… ? Les casinos, les hôtels en vogue se trouvaient envahis de nouveaux riches, qui professaient des opinions à la mode et étalaient leur luxe à qui voulait bien le voir : il n’y avait que les parvenus qui avaient soin de tant faire sentir, à la moindre occasion, leur supériorité…

La nature sauvage des plages reculées ne l’émouvait pas davantage : nul frisson devant le puissant spectacle des falaises sculptées par les vagues, nulle émotion devant leur divine architecture. Un aquarelliste se fût pâmé devant le jeu de lumières sur les pierres blanches – André de Ferval les voyait grises ; André de Ferval ne partait pas bien dans la vie ; un réaliste en eût révélé les multiples détails ; un symboliste en eût vanté la signification profonde et métaphorique… Tous eussent célébré le principe affolant de ces naturelles cathédrales… André de Ferval, lui, allait méditant. C’est qu’il avait une excuse : il était malheureux en amour.

Il avait quitté Paris voilà deux jours, après avoir affecté pour l’heureuse maîtresse l’indifférence la plus étudiée… et il était venu l’aimer tout son saoul dans le plus profond de la région normande. Loin d’elle, il se laissait aller à la jouissance d’un amour bête, sincère et débridé – de ces sentiments qu’il n’est plus permis d’évoquer depuis que les romantiques sont passés de mode. Ceux-là… – fichu sable au fond des bottines… ! – avaient fait bien du mal aux amoureux bénévoles – ces  pauvres volontaires qui ne demandaient qu’à adorer, patiemment et en silence, l’objet de leurs pensées. Ceux-là, dis-je, avaient joué de la passion sur des airs trop appuyés, ne permettant plus ni la légèreté ni le dilettantisme du cœur – seule ressource des âmes trop délicates. Ils avaient fait du zéphyr distrait des cœurs en peine des bourrasques de passion que vous épuisaient… ils avaient été les premiers pour mener leur sentiment tambour battant, avec le courage tonitruant du soldat… mais aussi sa rudesse et sa violence. Aussi, après eux, ne pouvait-on plus aimer, simplement, sans passer pour un naïf ou un imbécile… Sans doute les temps y étaient-ils aussi pour quelque chose… Alors c’était tout simple : qui se laissait surprendre par l’amour allait se terrer en province, à l’instar d’André de Ferval. Il y guérissait du sentiment comme on guérissait de maladie. Le temps de tuer l’adolescent inconsolable pour réapparaître changé – toujours le même – ironique et fier, prêt à traiter ses pires blessures avec brutalité et désinvolture… Tout un art.

Ah, c’était qu’elle l’avait rendu fou, pour qu’il vienne s’égarer, en plein mois d’octobre, sur une plage déserte battue par les vents… ! Alors même qu’il pestait intérieurement, contre le froid, le sable, la pluie naissante – cet insupportable crachin qui vous trempe les os et vous humidifie bêtement le cœur – André se plaisait à évoquer son souvenir. Il la distinguait, vaguement, se souvenait déjà à peine du reflet changeant de ses yeux… mais il se rappelait bien trop les gestes qu’elle avait aux heures tendres et dressait, presque malgré lui, le catalogue factuel de ses dires... Il étudiait chaque phrase en entomologiste, la passait au tamis de ses attentes et de ses craintes, tentant de l’interpréter de la façon la plus probable possible. Parfois, un sourire naissait sur son visage, ou son cœur se serrait soudain : bien sûr, qu’elle l’aimait ! N’était-ce pas évident… ? Mais, bien vite, le doute refaisait surface. Il convoquait, pour chaque signe favorable, un élément contraire, oubliant que tout comme elle, il avait feint l’indifférence qu’il était d’usage de conserver en matière d’amour, chez les jeunes gens de sa génération. Alors il se surprenait à méditer… sans saisir bien, au fond, le mot fini de ses attentes. Se trouvait comme ces monomanes, dans les maisons de repos, à souhaiter perdre ses addictions sans cesser pourtant de vouloir y revenir.

Les premiers jours furent terribles… Puis le temps passa. Le temps passe toujours. Histoire connue.

Cabourg, 29 octobre 1902