Gymnopédie
Dans
mes premières années, j'aurais pu être prise pour une enfant sauvage,
par qui ne me connaissait pas. Je passais mes journées dans le petit
bois derrière la maison, mes jupons déchirés par les ronces, les genoux
pleins de boue. Mes cheveux formaient une tignasse inextricable, et
Dacha passait des heures, chaque soir — du moins cela me semblait des
heures — à essayer de les discipliner un peu, les " rattraper ", comme
elle disait. Le lendemain, je me roulais dans les feuilles mortes, je
grimpais aux arbres... et il fallait recommencer. J'aimais cette vie,
insouciante en diable, et j'aimais Dacha comme une mère.
C'était
en réalité ma tante. Ma mère était loin, bien loin, à Paris, cette
ville magique où se passent toutes les choses importantes. Elle y
chantait — c'était une artiste, que l'on admirait partout... et moi,
l'on m'avait donnée à ma tante, qui habitait une petite maison de
campagne, parce que Paris était pour les enfants une chose triste — ou
que les enfants étaient pour Paris une chose triste, je n'ai jamais bien
compris. J'ai grandi comme ça, à l'écart. J'ai connu le chant des
cigales avant d'entendre le ronflement des voitures. J'ai parlé aux
coccinelles, aux oiseaux et aux hérissons avant d'échanger avec des
enfants de mon âge. Je me dis aujourd'hui qu'il n'était pas étonnant
que, sans tuteur, j'aie grandi en tous sens et un peu n'importe comment,
comme un arbuste fou. J'avais les meilleurs engrais pour pousser trop
vite : le soleil et l'amour de Dacha. Le soir, après la torture du
rattrapage, elle me lisait des histoires. L'une d'elles en particulier
retint mon attention, à moi, la petite bête des bois. L'histoire parlait
des nymphes, mélies et dryades, qui peuplaient prés et forêts — sortes
de fées d'autrefois, douces et terribles à la fois, qui vivaient dans
les racines des arbres. Je lui redemandais souvent cette histoire et il
n'était de jour, dans mes errances, dans mes promenades, où je ne
cherchais, au petit bois, les racines qui abritaient ces êtres fabuleux.
Or
un jour, au début du mois de septembre, je trouvai, au pied d'un chêne,
une racine sortie de terre. Elle avait été entamée, semble-t-il, par un
coup de hache. Quelques arbres alentours avaient été tranchés, et le
bûcheron du dimanche — le contremaître, sans doute — avait
vraisemblablement essayé là son instrument, ou l'avait planté là juste
un moment, par désœuvrement... De ce qui ressemblait à une blessure
coulait de la sève, étrangement rougeâtre... J'eus un frisson. On avait tué une dryade.
Quand j'y repense, je me dis que j'aurais dû y voir un signe.
Aussitôt, je courrai, en pleurs, vers la maison, vers Dacha, pour tout lui dire de cette horrible découverte.
— Dacha ! Dacha !
— Cette enfant... Comme je te le disais. Toujours pleine de vie !
L'accent
de Dacha, je le perçus tout de suite, était différent de d'habitude.
Elle avait la voix calme et posée de quand elle parlait avec les gens de
l'extérieur, mais il y avait aussi quelque chose en plus... une
rugosité dans les "r" que je ne lui connaissais plus, et qu'elle devait,
sans doute, à son interlocuteur — Dacha avait le mimétisme des accents
et des intonations. Je m'arrêtai brusquement, inquiète. J'en oubliai
même mes larmes et ma peine. Dacha vint vers moi.
— Tanya, ma chérie.
Ta maman est venue te chercher. Tu vas repartir avec elle, tu vas aller
vivre à Paris. Grande nouvelle, non ?
Les larmes au fond de ses yeux
n'avaient pas l'air de trouver que c'était une grande nouvelle. J'eus
un mouvement de recul, je me renfrognai. Pire même...
— Viens... viens dire bonjour à ta maman, viens voir comme elle est belle.
Je
me récriai. Je n'avais pas envie ! Mais Dacha me tira par le bras et
m'amena devant une grande dame que je ne connaissais pas. La grande dame
de Paris. J'avais vu des photos, Dacha m'avait lu ses lettres... mais
je ne l'avais, je crois, jamais vue.
— Bonjour, Tatiana.
On m'appelait toujours Tanya, ici.
Je
partis quelques jours plus tard, dans un vieux bus qui suintait
l'essence, puis par des trains et des rails encore. Je n'avais eu que
quelques jours pour faire mes adieux aux arbres et aux dryades. Je dus
m'installer dans une petite chambre d'un grand appartement qui donnait
sur le boulevard Sébastopol. Dans cette haute maison grise, qui n'était
même pas complètement à nous, dans cet appartement plein de bibelots
très chers, embaumant les fleurs coupées qu'on offrait par brassées à la
grande cantatrice, je ne pouvais rien faire. J'étais en prison.
Parfois, je sortais dans un petit parc attenant, où les arbres aussi
étaient en cage. Ils étaient petits, pleins de discipline. Ils mieux
coiffés que moi. Je me fanais dans la grande maison, loin du soleil et
de l'amour de Dacha. Dans la rue, les voitures piaffaient comme des
animaux de passage.
Aujourd'hui, les racines des dryades se perdent dans les égouts.
Certains ont droit au Château de leur mère ; moi je n'ai eu droit qu'à un boulevard russe.
(Texte à contraintes multiples)