vendredi 6 septembre 2013

Morceaux choisis : les yeux de Gilberte

Ses yeux noirs brillaient et comme je ne savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis, réduire en ses éléments objectifs une impression forte, comme je n’avais pas, ainsi qu’on dit, assez « d’esprit d’observation » pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur, puisqu’elle était blonde : de sorte que, peut-être si elle n’avait pas eu des yeux aussi noirs,—ce qui frappait tant la première fois qu’on la voyait—je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann

lundi 12 août 2013

Morceaux choisis : Penses-tu réussir !

Je crois que de moi et de ceux qui me ressemblent, on pourrait dire qu'ils miment la vie au lieu de la vivre, en croyant la vivre - ils font des gestes - Ils baisent des mains, ou ils écrivent des livres, ils sanglotent d'amour, ou ils causent avec leur éditeur ; comme des Pierrots de comédie italienne. Ils ne sont même pas sincères : ils miment. Et puis un jour ils s'aperçoivent qu'ils sont vides, qu'ils n'existent pas. Et ils continuent à mimer, par habitude, par paresse - ou bien ils deviennent enragés veulent se conquérir, s'efforcent par tous les moyens, et alors... échouent ou réussissent ? 

Jean de Tinan, Lettre à André Lebey.

mercredi 7 août 2013

Escales

Au plus fort de la bataille, l'on se tait toujours.
Lorsque tout est vaincu aussi. 
Ne restent plus que ces intermèdes polis où l'on bavarde, en attendant... 
- Je ne sais pas bien ce que j'attends, mais cela viendra, je le sais. - 

Bien des enthousiasmes plus tard, on ne se comprend même plus. Sans doute est-ce dans l'ordre des choses.

lundi 22 juillet 2013

Toute l'insatisfaction de la foule anxieuse - dont nous sommes

J'ai lu, et l'on raconte, que voyant un jour, dans une allée du Bois dont il balayait les feuilles à dix sous l'heure, passer dans une voiturer brillante une femme de luxe emmousselinée et nonchalante, un balayeur très déguenillé se redressa et s'écria : "Eh ben non ! N'pas bouffer, n'pas boire à ma soif, roupiller sur une paillasse et avoir des ripatons troués, - je m'en fous ! Mais c'qui m'dégoûte c'est d'penser qu'j'aurai jamais une gonzesse comme ça dans mon pieu !"... Je sympathise à de semblables souffrances plus qu'à toutes autres ; j'aime y voir, sans m'arrêter à la précision des images dont il fallait bien que c'balayeur "matérialisât sa pensée", toute l'insatisfaction de la foule anxieuse - dont nous sommes, car qui de nous n'a répété en lui-même, en ne changeant que les mots, mais pas le sens, la phrase où l'on jette son désir vers ce que l'on atteindra jamais ? Je ne désire - moi - du moins aujourd'hui, aucune des filles hors de prix ; mais je me souviens, à quatorze ans, d'avoir pleuré dans mon oreiller parce que je n'aurais jamais les petites Danseuses Javanaises, et j'ai gardé de cela une curiosité apitoyée pour tous ceux qu'une glace sépare d'une chose inutile qu'ils regardent fixement.

Jean de Tinan, Penses-tu réussir !, chapitre 6.

samedi 13 juillet 2013

Les divagations de Raoul : Je vais avoir l'intention de le faire.

Pourquoi écrit-on ?
Que nous reste-t-il à écrire ?

L'étonnant nihilisme qui te poursuit en toutes circonstances. Comme un regard, ironique et amer – un regard sans illusion – qui se pose, à chaque instant, sur ce que tu fais... et qui fait la moue. 

Pendant longtemps, j'ai renoncé à nourrir des projets autour de l'écriture. 
Ce n'est pas une histoire d'inspiration, c'est autre chose.

Il y a trop de mots, beaucoup trop de mots. Des bêtises, des banalités, à la pelle – partout. Comment justifier que j'augmente ce flot à mon tour ? Ce faisant, j'alimente la grande cacophonie de la littérature – ouvrez les guillemets. Celle qui empêche d'entendre ceux qui en valent la peine. 

Alors quoi ?

C'est peut-être pour faire taire quelque chose... Sceller définitivement de vieilles histoires, dans un petit coffret précieux, à mettre sous clé. Joli cadeau à faire à un enfant – avec la manière de s'en servir... Ce serait un hurlement sculpté par la force des choses un déchirement devenu forme. Ce serait dompté, exorcisé. Ce serait devenu quelque chose qui a du sens... 

C'est important, certes. Mais cela suffit-il ? A l'écrire, peut-être. A dire qu'on l'écrit, en revanche...

Il doit bien y avoir une prétention à quelque part. Pourtant, il n'y a rien que je haïsse plus que les postures ne voulons-nous pas tous être artistes, aujourd'hui, à notre échelle et dans la mesure de nos moyens... ? Alors je n'ai plus cherché à nommer mes silences. J'ai digressé. Mais sans doute y a-t-il bien de la vanité, à prétendre ne pas faire comme tout le monde... 

Car moi aussi, j'aimerais faire quelque chose... prendre de l'ancien pour trouver du nouveau, ou que sais-je - qui, aujourd'hui, plongerait au fond de l'inconnu. pour cela... ? Moi aussi, j'ai un reste d'orgueil d'enfant... du temps où je notais, sur les feuilles de renseignement, que, plus tard, je serai écrivain. Et surtout... Moi aussi, j'ai cette petite histoire qui me hante et que je voudrais déposer quelque part, comme on offre de l'encens aux dieux, avec le secret espoir d'une réponse favorable...

« On m'aimerait si on savait ! » ce genre de choses...

C'est bien la plus grosse perle, sans doute, sur le collier de mes prétentions. 

 ~ * ~ 

Alors j'ai commencé quelque chose. J'ose même en parler, parfois, pour le plaisir d'effleurer le projet d'un geste vague pour le faire vivre un peu, au cas où. Devant les copains, on fait comme si cela avait peu d'importance – avec la désinvolture nécessaire.

Je vais avoir l'intention de le faire... n'est-ce pas ?


 

vendredi 12 juillet 2013

Morceaux choisis : L'art de l'envoi

Envoi à Stéphanette

   En t'envoyant ce livret pour que tu te souviennes, j'écris ici un vers de Pétrarque : 
E le mie colpe a se stessa perdoni
ce vers a été traduit par Ronsard : 
O douce – pardonnez mes fautes à vous-même.
   Malgré qu'il soit convenu que nous ne nous aimons pas, depuis que tu es partie je pense souvent à toi comme si je t'aimais.
   – et puis... heureusement que tes amies sont là.


Jean de Tinan, Erythrée, Paris, Mercure de France, 1896.

Les divagations de Raoul : Métaphore éculée

Et l'on ne se reverra plus, je crois.
Pourtant tes yeux avaient promis.

~ * ~ 

Ces derniers jours  et c'est bien cela qui m'a fait sauter le pas et songer à écrire les divagations suivantes  je ressasse beaucoup. Du récent, du moins récent... des vieilles choses, pleines de la poussière de mes vieux refrains. La vie est toujours la même  la vie est toujours différente.

La guirlande de mes ruptures renvoie peu d'échos similaires. C'est une cacophonie. En fond, très estompé, les premières déconvenues amoureuses, les "Je pensais à une autre" qui m'ont poursuivie des années, et m'ont fait craindre mon ombre. Plus proche, avec la ligne rythmique, les amours par défaut, les amours sincères tout de même – celles qui s'accordaient pas si mal et qui se sont désaccordées... On les oublie un peu, parce que le reste est plus fort. On vit avec. Oh, il y a bien quelque chose qui hurle, en fond – un larsen, qu'on n'arrive pas à ne pas entendre... et qui fait grimacer, régulièrement... On l'entend bien trop mais l'on fait comme si ce n'était rien... Puis il y a la ligne mélodique qui se surajoute... Une petite musique en mélancolie : un air qui meurt doucement, dans un joli point d'orgue. Une petite harmonie qui se déchire. 



Et puis soudain le silence. Et c'est peut-être pire que tout, le silence.